LA DAME BLEUE de PENANG

Rappelez-vous le film "Indochine" avec Catherine Deneuve qui jouait le rôle d' une femme assez libertine dans l'univers des grandes plantations de caoutchouc.

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La "Maison Bleue" de Pénang a servi de décor dans plusieurs scènes de ce film.
Cette célèbre demeure construite par le "Rockefeller chinois", Cheong Fah Tze, au 19em siècle selon les principes du "Feng Shui" attire d'abord par sa couleur bleu indigo qui tranche sur l'azur un peu délavé de Pénang.

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Ce chinois, débarqué sans un sou en Indonésie, à l'âge de 16 ans, va construire un empire énorme autour des banques, du textile, de la verrerie, du vin, des bateaux.....A sa mort, en 1916, Anglais et Hollandais implantés dans le Sud-Est Asiatique mettront les drapeaux en berne dans toutes leurs possessions pour honorer le vieux chinois.

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Cheong Fah Tze avait huit femmes. En ce temps-là, il était très commun pour les riches chinois de favoriser leurs liens commerciaux par des unions appropriés. Et également, une descendance nombreuse était toujours souhaitée pour assurer la transmission et l'administration des biens.
Ainsi Cheong avait choisi ses différentes femmes dans des endroits stratégiques.

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Une d'entre elles, la septième, du nom de TAN TAY PO, reste à part de tous ces calculs financiers et stratégiques. Cheong s'en éprit alors qu'il avait 70 ans et qu'elle n'en avait que 17. Ils eurent un fils. Jusqu'à présent, rien de très anormal pour cette époque et pour ces pays-là. Ce qui change, c'est quand on apprend que dans son testament, il ne fit qu'un seul legs, celui de la maison bleue à Tay Po et qu'il stipula que cette maison ne pourrait être vendue qu'à la mort de leur fils.

 

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Cheong fit en sorte de pourvoir à son entretien  mais c'était sans compter sur l'inflation. La somme allouée ne put suffire pour cette maison immense, forte de 38 chambres et de cinq cours intérieures, sans compter les dépendances pour loger le nombreux personnel. Quand le fils mourut en 1989, la "maison bleue" était en complète décrépitude.

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Alors, qui était cette fameuse TAY PO, la septième femme de Cheong ?
Une énigme.

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Dans ses portraits suspendus dans la maison, elle pose un regard d'une infinie tristesse sur les lieux. Elle n'a, en aucune façon, le faste vestimentaire des Nyonyas de l'époque.Elle est vêtue sans ostentation et porte des bijoux extrèmement discrets. Qu'elle est belle dans ce corsage blanc immaculé au col chinois finement traversé par un mince collier !  Ce n'est donc pas une arriviste, avide de démonstration, en proie à une compétition sévère avec les autres dames du coin. Elle, qui fut le seul amour authentique de Cheong, ce maître incontestable en bien des domaines, cet homme respecté par les plus grands, ce philantrope éclairé, ne tire aucun orgueil de sa position privilégiée.

Ce qui a attiré l'homme aux huit femmes- huit pour respecter les règles du Feng Shui -n'est sans doute pas la beauté effacée de la jeune fille mais sa noblesse de caractère qui se lit dans le regard profond, son intelligence et son équanimité.

Se reposer en elle de tout ce monde bruyant, avide et trompeur qui gravite autour de lui. Oublier qu'il est le maître incontesté dans le regard qu'elle pose sur lui. Oublier sa devise : Gagner de l'argent rapidement, le dépenser lentement, le gérer sagement.

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Comment l'a-t'elle vécu ? Si jeune et lui, si vieux déjà. Pourquoi s'est-elle résignée à cette union si fastueuse mais qui la condamnait à accepter dans son lit un corps déjà usé et dénué de beauté. Peut-on penser qu'elle a accepté l'amour de cet homme puissant comme un sentiment unique qui ne la dégradait pas mais l'honorait. Peut-être leurs coeurs furent-ils tels les deux oiseaux pris dans les entrelacs fleuris des superbes chaises de leur maison, symbolisant leurs sentiments si singuliers entre le Yin et le Yang.

 

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En même temps, la joie de sa jeunesse s'est enfuie et a laissé place à cet incommensurable tristesse qui se lit dans son regard lui donnant sa profondeur et sa noblesse comme ce bleu indigo qui couvre la demeure qui fut son foyer.

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Les deux maisons de Penang, la "Peranakan Mansion" aussi bien que la "Blue Mansion, ont ceci en commun, qu'elles ont abrité, l'une comme l'autre, à peu près à la même époque, deux femmes dont on ne sait rien ou presque mais qui ont donné leur âme à ces demeures.

La première Lady incarne la munificence de cette époque révolue des "Péranakan"; Tay Po, "la dame Bleue", cette noblesse et cette sagesse qui dépassent les temps.

Ces deux maisons  n'ont connu leur splendeur que du temps de leurs bâtisseurs, ces richissimes chinois que furent Capitan Chung Keng Quee et Cheong Fah Tze. Leurs descendants n'y attachèrent pas l'intérêt de leurs pères. Elles ne durent leur restauration et leur faste d'aujourd'hui qu'à de mains étrangères.

 

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