LES DEUX LADIES DE PENANG

Il est de ces rencontres qu'on ne soupçonne pas mais qui éveille votre curiosité et votre imagination.
C'est au 3em jour de notre escale de Pénang que nous allons rencontrer la première de ces dames.

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Nous partons de bon matin pour rejoindre le débarcadère des pêcheurs,  Avant d'y accéder, on amarre le dinghy à une structure très ajourée en plastique noire et jaune de forme carrée qui flotte. Ca ne vous dit rien, bien sûr ! Disons que dès que vous mettez le pied dessus, vous pensez à bien vous tenir sur la rambarde de ce machin et à progresser en vous jurant de ne pas tomber entre les jours de ce truc flottant car c'est tomber dans l'eau noirâtre et nauséabonde qui vous entraînerait dans des fonds vaseux d'où vous ne pourriez plus ressortir, du moins à marée basse.

Et, ce n'est pas fini. Il faut ensuite enjamber sans s'y prendre dedans les filets ultra fins des pêcheurs sur un ponton en béton, puis se hisser sur un gros plôt instable en plastique pour mettre un genou sur le fameux débarcadère qui vous amène à terre, un vieux truc aux planches toutes disjointes hissé sur des pieux brinquebalants enfoncés sur de la vase épaisse.
Il y a mieux comme introduction à Pénang "la perle de l'Orient".
Et surtout, ne faîtes pas comme moi, ne vous faîtes pas jolie dans un pantalon blanc !!!!

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Sur la terre ferme, on traverse une enceinte réservée aux pêcheurs et aux oiseleurs.
"Ouvrez, ouvrez la cage aux oiseaux"
" Regardez comme ils sont tous beaux".
Hélas, nous ne pouvons les libérer ces jolis oiseaux qui sautillent sur une seule petite branche dans des cages certes dorées mais minuscules.
Après, nous rejoignons l'arrêt bus entre les murailles des condominiums et nous partons pour 20 mn de buildings aussi hauts que laids pour la ville historique.

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CIRCULATION DES TRISHAWS DANS GEORGETOWN

C'est là, ce troisième jour, que nous croisons dans la rue notre première dame. Elle attire toute notre attention tirée dans un trishaw (chaise à porteur), vêtue d'un sarong de soie dorée et d'une jaquette de fine batiste entièrement brodée de fleurs stylisées. Une apparition ! je suis clouée sur place, presqu'au milieu de la rue,si bien que le trishaw a bien du mal à m'éviter et même s'arrête pour me laisser le temps de m'écarter. A peine va-t'il reprendre sa course que cette belle dame lui donne ordre de se mettre à ma hauteur. L'Apparition me sourit et dans un anglais parfait me tend une carte de visite :
- Vous viendrez bien chez moi prendre le thé cet après-midi, vers 16h ?
Elle n'attend même pas la réponse et le Trishaw reprend sa course.

_ Hervé, tu as vu ?
- Oui, mais j'ai eu peur que tu ne te fasses renverser par le trishaw.
- Regarde, elle m'a donné sa carte et invité chez elle.
- Donne-la moi que je repère où cela se trouve.
- C'est marqué "Peranakan mansion",29 Lebuh Church. Il y a un nom chinois, Chung Keng Kwee.

D'une boutique donnant sur le trottoir où nous sommes sort un homme d'un certain âge.
- C'est une dame Nyonya qui vient de vous inviter, Madame. Elle habite une très belle maison. Vous avez bien de la chance.
- Nyonya, qu'est-ce-que cela veut dire ?
- Très simple. Les Chinois qui se sont implantés et enrichis sur l'île de Penang depuis la colonisation anglaise sont appellés ici des "Babas" et leurs femmes des "Nyonya". Cette dame que vous venez de voir est très connue à Penang. Vous verrez !!!
Et il éclate de ce rire chinois dont on ne sait s'il est d'ange ou de cochon.

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Georgetown est faite de petites rues appelées soit "Lebuth" soit "Jalan". Depuis le festival de 2012, les murs de la ville ont fait l'objet de décorations très humoristiques, soit en fer forgé, soit en peinture. C'est un plaisir que de les découvrir au hazard des ballades et de se faire photographier devant. Un certain Ernest Zacharevic, peintre londonien, tout comme un peintre local, Louis Gan, s'y sont donné à coeur joie pour figurer de diverses manières les jeux des petits enfants, à bicyclette, sur une balançoire, au basket..... Les supports de ces peintures murales ont l'originalité d'être réels; Ainsi, la bicyclette sur laquelle les deux enfants s'éclatent de joie n'est pas peinte. Elle est juste posée sur le mur. Tout comme la chaise sur laquelle un garçonnet se hisse pour atteindre un trou dans le mur ou la potence et le basketball  vers lesquels deux petits enfants se hissent pour engager un ballon.

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C'est charmant tout cela. Nous nous faisons indiquer la "Lebuh Church" et progressons à travers le quartier indien haut en couleurs et en parfums entêtants.De temps en temps la circulation des Trishaws se ralentit.

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j'ai moi-même l'impression que mes jambes se traînent tant nous enchaînons les Jalan et les Lebuth.

- Hervé, et si nous prenions un de ces trishaws ?

- Tu n'as pas honte ! jamais, je ne monterais là-dedans ! profitez de la sueur des hommes !

 

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- Mais enfin, regarde ! c'est leur boulot, leur gagne-pain ! ils y en a plein qui n'ont pas de clients.

- Vas-y si tu veux !

Ah ! c'est très malin. Comme si j'allais m'aventurer toute seule sans savoir si mon mari allait arriver à la même destination que moi, dans une ville inconnue, pleine de Lebuth et de Jalan.

 

Et nous arrivons enfin devant une superbe demeure à colonne peinte en vert pâle avec une porte d'entréé toute ciselée d'or. Bigre ! Hervé a ses crogs couleur de vase et je n'ai pas pu regarder toutes les coûtures de mon pantalon blanc pour savoir où elles avaient pris du gris.
Qu'importe ! nous n'allons pas déroger à cette invitation aussi charmante qu'impromptue.

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Apparemment, l'entrée se fait sur le côté. Il y a des gardes à la grille. Mais nous ne sommes pas tout seuls. Il y a foule dans la cour d'accès et même un guichet. Driandre ! qu'est-ce que cela eut dire ?
Je présente la carte de visite et reçoit en échange deux billets d'entrée plus une guide qui se précipite vers nous avec un grand sourire. On croit rêver !

Notre guide nous introduit dans un patio central d'où s'élance un étage à partir duquel se déploit tout une série de salles somptueusement meublées et décorées.

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- Cette maison noble a été construite à la fin du 19em siècle par un millionnaire chinois, Kapitan Chung Keng Quee. Il fait partie de ces "Straits Chinese", appellés aussi les "Peranakan" qui ont formé une communauté unique à Pénang, en mélant les coûtumes chinoises et malaises tout en étant fortement influencés par la culture occidentale.

 

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Ceci se retrouve au niveau du language, de la cuisine et de la mode vestimentaire et de l' apport de divers matériaux importés du Royaume-Uni.

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Tout cela est magnifique. Mais où est cette mystérieuse dame qui nous a invités ici ?
Enfin, nous rentrons dans une pièce où sont exposés des portraits de famille. Le fameux chinois y est représenté avec sa femme en habits traditionnels. Et ensuite, divers portraits de jeunes filles richement parées.
- Les Nyonyas étaient célèbres par leurs bijoux. Regardez celle-ci, c'est la plus richement décorée.
Nous nous tournons vers le portrait désigné. Stupéfaction ! c'est la dame au trishaw. Impossible d'en douter.

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- Mais qui est-elle ?
- On n'en sait rien. Peut-être une malaise de haut rang qui a épousé un fils de la famille. Vous verrez d'ailleurs d'elle un autre portrait avec son époux.

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Notre dame trône en majesté. Elle porte une tiare sur ses cheveux bruns relevés en chignon et sur son manteau de cérémonie en brocart richement brodé s'étagent des colliers  de diamants et des broches inombrables en forme d'étoile. Chacun de ses poignées est enserrés de multiples bracelets scintillants de diamants tout comme chacun de ses doigts. Mais elle n'est pas timoréé du tout  et ne semble pas porter cet attirail avec emprunt. Elle pose tout à fait naturellement et vous regarde avec présence et distinction.

Et on ne sait pas qui elle est !!!

Nous passons dans une chambre à coucher où le lit à baldaquin est recouvert d'étoffes précieuses. Sur un cintre, à y jurer, le sarong à fil d'or et la jacquette en batiste richement brodée de notre dame au Trishaw.

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Que dire ! rien !  puisqu'on ne sait pas qui elle est ? une chose est sûr maintenant, c'est que c'est une dame du temps passé.

Arrivés la salle à manger de cette vaste demeure, notre guide se tourne vers moi :
-Vous accepterez bien une tasse de thé, Madame.
Mais pour sûr, c'est pour cette invitation au thé que nous sommes venus ici.

 

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