Jour 12/2O.11.2OO7
6°28N par 49°38W
2OO milles de la Guyane Française
331 milles du Surinam

       Jamais deux sans trois !
Ce matin, Papadjo file vers la côte Guyanaise. Temps magnifique, petite brise qui permet d'avancer. Hervé m'a rejointe au petit déj dans le cockpit. Il lui a fallu plusieurs cafés pour émerger. Mon pauvre Capitaine ! il s'en est passé depuis 48 heures.
Tout d'abord, pendant une de ces siestes par petite brise et grand beau temps. Papadjo semblait s'être dégagé du contre-courant qui tel un boulet l'asservissait et réduisait ses élans. Fini le tanguage, finie la mer grise et hachée, l'orage prêt à poindre. Seuls de charmants petits nuages dans un ciel limpide, infinie et magnifique la mer couleur violette. Tout avait changé, même la voilure car nous avions remplacé le génois, trop lourd par petit temps, par notre spi jaune, marron et violet. De lacouleur, de la brise, de la chaleur.

13 Nav au spi
Et soudain, grand claquement. C'est le spi. La drisse  qui le relie en tête de mât a rompu sous l'effet d'un frottement. L'équipage est sur le pont. Le spi traine dans l'eau et quand nous essayons de ramener, nous voyons bien qu'il s'est pris sous la coque du bateau. Evelyn, à tribord, libère progressivement le bras de spi reliée au tangon et avance vers la proue tout comme Hervé à babord. Le but est de faire glisser la voile immergée sous la coque et de la libérer par l'avant. Ouf! c'est fait. Quel effort ! et maintenant, ramener toute cette voile mouillée sur le pont. Constater qu'il y a des déchirures. Et puis, zut, Il faudra monter au mât, une fois au port, pour remettre la drisse de spi. On ne peut même plus mettre un retcher (autre voile légère de petit temps).
Ce n'est pas tout, manoeuvre de tangonnage de génois maintenant pour remettre le bateau en route. Et zut, le vent change. Nous ne sommes plus assez vent arrière. Il faut détangonner. Cela fait deux heures que nous sommes sur le pont; Evelyn sent toute son énergie la quitter : corps en charpie comme elle dit et la nuit approche maintenant ainsi que les quarts qu'il faut assurer.
Et d'un !

         Le jour qui suit, journée couchette pour Evelyn qui se récupère peu à peu. La nuit arrive. Les quarts s'installent. Hervé prend le premier jusqu'à 22Hs. A moins le quart, par un hublot, Evelyn voit le génois en vadrouille et donne l'alerte.
Cette fois, c'est cata ! la barre a cédé. Plus de barre ! Stoppés dans l'océan, à 2OO milles des côtes de la Guyane française.
Hervé fait les premières constatations : c'est une drosse qui a cédé. Décidément, tout cède en ce moment. Il y a bon vent. La grand voile et le foc sont à contre. Nous décidons de tout affaler et d'attendre le lendemain, les yeux clairs pour pouvoir réparer. Seulement, on aurait dû laisser un bout de grand voile car nous avons droit toute la nuit à un tanguage affreux. Nous nous trouvons certainement encore dans le contre-courant et avec le vent, cela donne ce raffut terrible qui ébranle le bateau au bout d'une séquence de quatre vagues.

7h du matin le lendemain par 6°33N et 49°15W, petit déjeûner dans le tanguage, bâteau dérivant dans le courant à plus d'1nd.

           Hervé remonte la grand voile au niveau du troisième ris pour stabiliser un peu le bateau contre l'assaut de la houle incessant. La voile se met à contre en absence de direction. Le tanguage est un soupçon atténué.
14 Scions
Hervé, le breton, le courageux va entreprendre maintenant une longue et difficile réparation jusqu'à 16h du même jour dans les endroits les plus sombres et les plus intimes du bateau : la drosse(un cable qui relie la barre du bateau à la roue)est coincée sous une poulie.

15

Hervé coffré au large de Cayenne

           Il lui faut deux heures pour la décoincer, à l'étroit dans le coffre arrière, dégagé de ses bouteilles de gaz et d'huile. Il revoit tout le circuit des cables, change les gaines et retend à nouveau tous les cables sur les poulies, remettant les cosses en place avec les serre-joints, tout un travail de mécanique qui n'a rien à voir avec l'air du large mais qui se fait dans une houle impossible où à chaque moment on s'accroche pour ne pas tomber. Echange dans l'équipage -passe moi la clef de 7, le tournevis cruciforme, la pince étau et j'en passe. Si nos enfants nous voyaient ! c'est à souhaiter qu'ils ne soient pas mis au courant par le réseau du Capitaine qui normalement retransmet nos positions sur internet. S'ils s'aperçoivent que le bateau ne bouge plus, au milieu de l'océan, que pourront-ils penser ? Et, nous que pensons-nous ? Hervé, qui connait son bateau comme son âme, sait que la panne est réparable. Il a les outils qu'il faut, la ténacité et le courage aussi.

       Tout ce travail se fait dans un bateau chantier où les coffres ont été vidés sur les tables et dans les couchettes. A 16h, enfin, après quelques tests, nous pouvons estimer que tout est rentré dans l'ordre; La barre fonctionne. Au port, il faudra tout de même changer les drosses car elles sont endommagées. Nous remettons le bateau en route, voile et pilote automatique.
Papadjo repart. Hourrah ! on va fêter cela avec un bon caipirinhia, bien sûr. Mon capitaine est bien fatigué, bien noirci par la graisse et le cambouis. Mais, il a réussi !
Et de deux !

          La nuit approchant, nous décidons de mettre en service le pilote à vent,pour économiser l'énergie. Hervé prend la sécurité pour descendre dans la jupe pendant qu'Evelyn se positionne devant la barre à roue,prête à débrayer le pilote automatique. Et oh! malheur ! Hervé ne voit pas la partie immergée du pilote. Non, elle n'est plus là ! Disparue dans les profondeurs de l'océan. Il ne reste qu'un boulon cassé, un boulon de 14, qui retenait la pâle à l'axe du pilote. C'est le seul témoin de la violence des coups de boutoir de la houle sur le bateau. Hervé, niché dans le coffre arrière, lors de la réparation de la barre à roue, avait bien entendu les chocs sur la pale dans l'assaut répété de la houle. Mais pris par la réparation, il ne s'était pas posé la question que cela pouvait l'endommager au point de casser le boulon et aussi le bout qui la maintenait à la jupe par sécurité ni d'imaginer qu'elle pouvait alors disparaître dans les profondeurs.
Et de trois !

       Mais cette fois, quelle tristesse ! et comment retrouver les pièces manquantes de notre pilote. Hervé a espoir d'en trouver dans les Antilles. Espoir !
Nous sommes en vie ! le bateau avance. La vie continue. Sur Internet, nos positions seront changés demain et les enfants ne s'inquiéterons plus, s'ils sont au courant. Nous allons relâcher au Surinam qui n'est plus qu'à 3OO milles et où nous attend un radio-amateur du nom d'Eric qui anime aussi "radio-cocotiers". Tobago et ses eaux translucides, ce sera pour après. L'anniversaire de notre fils,le 24 Novembre, ça sera encore possible de lui souhaiter de vive-voix. Espoir !