Exorcisme autour de la reine de Bagayia.

 

Avec ABDOU, le musicien-poète, nous embarquons pour Affiniam, un village à 2 h de nav de Ziguinchor. AbdOU doit rejoindre ensuite un village nommé Bagayia pour assiter à une cérémonie animiste. Abdou est musulman mais avant tout animiste comme tout bon casancier qui se respecte. L'animisme devrait se répandre dans le monde entier. C'est la tradition spirituelle la plus tolérante qui soit : Chrétiens et musulmans cohabitent ici dans la plus parfaite harmonie. Ils s'invitent mutuellement et se retrouvent avec une grande sérénité dans les fêtes animistes, chrétiennes ou musulmanes. C'est super ça. On peut promener son arbre sacré, sa croix ou son croissant de lune sans problème et je n'aurais jamais douté, quant à moi, où tout cela m'aurait menée !

 

Pendant la descente sur Affiniam, Abdu joue de la guitare et chante une des chansons déjà entendues à Ziguinchor lorsqu'il avait donné son récital au grand hôtel du coin. Puis nous parlons, beaucoup, beaucoup.
Je lui raconte de suite que nous avons eu des nouvelles de Gwénola, des nouvelles pas du tout positives. C'est assez surprenant, nous en avions parlé ensemble la veille.
- Elle a reçu nos ondes, déclare Abdu
- Oui, mais ce n'est pas très bon
- Ne t'inquiète pas, c'est comme lorsque l'on vide un bidon d'eau. Quand on est au fond et qu'il n'y a pratiquement plus d'eau, cela fait beaucoup de  bruit. Elle a tout vidé maintenant. Tu dois attendre.
Cela me réconforte. Abdu a des métaphores pour expliquer ses pensées, ce qui les rend d'autant plus claires.
Affiniam se présente à nos yeux maintenant. Le village très boisé est à environ 1km du belon. Nous mouillons et comme il n'est pas tard, nous débarquons. En avant chez Omar qui va recevoir Abdu chez lui avant de partir demain de bonne heure pour Bagayia. C'est déjà convenu, nous irons également à Bagayia. Comment ? C'est un mystère. En voiture, c'est très loin et à pied Abdu craint que ce soit un problème pour nous alors qu'en définitive cela s'avérera la meilleure solution.
En attendant, nous sommes super bien reçu chez Omar qui nous invite au repas du soir. Hervé va chercher les poissons qu'il nous restait au frigo et la femme d'Omar les fait griller et les présente avec le super riz de Casamance. Abdu prend sa guitare et nous dégustons tout ceci sous l'oranger de la cour.
Tout s'arrange pour nous afin de rejoindre Bagayia : Le prêtre de la mission catholique, Paulinias, nous prend dans sa voiture et nous dépose après une trentaine de km à la gare routière de  Bignona. Puis un taxi brousse nous dépose à Bagayia après plus d'une vingtaine de km à travers les rizières et les zones marécageuses. A  Bagayia, nous demandons où se passe la cérémonie. Deux hommes nous y conduisent pendant un ou deux km, à travers un paysage idyllique de grands arbres, fromagers, runiers.... Abdou et Omar sont là pour nous acceuillir. Le hameau de case où habite la reine de Bagayia s'abrite au sein d'une nature fantastique. La  case de la reine s'articule autour d'une grande cour ombragée par les grands arbres avec un puits où s'activent les femmes pour hisser les seaux d'eau d'une part, le fétiche de l'endroit d'autre part. Le fétiche représente le bois sacré.
Tout de suite, c'est les présentations aux membres de la famille de la reine. Les danses sacrées ont déjà commencé. Le but de la cérémonie, c'est de soigner la reine et d'extirper un esprit mauvais qui s'est emparé d'elle et la rend trés malade depuis 4 ans. Rien y a fait : la médecine traditionnelle comme la médecine moderne. Alors, toutes les reines animistes des alentours sont là pour pratiquer une cérémonie d'exorcisme qui doit pouvoir la libérer. Je suis impressionnée par ces femmes, aux yeux de laser, enveloppés de voiles sombres, une queue de vache à la main,  qui, selon Abdou, ont des pouvoirs impressionnants.  Dés notre arrivée, l'une d'elle se détache des groupes et s'assied sur le sol devant nous, silencieuse, le regard intense, tendant les mains. Que faire ? Je comprend que c'est un acceuil d'un genre particulier. Le courant passera ou pas. Je me propulse dans la même position qu'elle et tend les mains vers elle. Nous restons mains dans les mains, yeux dans les yeux, sans ciller. Impressionnant ! Puis elle rompt le charme, sourit et se relève. Nous sommes acceptés.
De la case de la reine, nous regardons les danses sacrées. Pas le droit de photographier pour le moment. Je reste très sage mais combien est grand mon désir de prendre des instanstanés de ses scènes hors du commun. Mais peut-on rendre ce rythme, ces attitudes, ce silence uniquement ponctué par le cliquetis d'un instrument qui donne la cadence à ces femmes qui dansent côte à côte. L'assemblée est trés nombreuse. Ils sont venus de partout, hommes et femmes, pour assister la reine. En fait, cette cérémonie est très importante. Il faut sauver la reine de Bagayia. Elle seule intronise les autres reines; Plusieurs sont prêtes à cela mais doivent attendre que la reine récupére la santé et ses pouvoirs; La reine est sortie enfin. C'est une toute petite femme, presque grise de peau tant elle semble malade et fragile. Les autres reines l'entourent, la portent presque. On dirait qu'elle entre dans une sorte de transe, qu'elle veut s'échapper de leur étreinte. Abdou me dit alors que c'est l'esprit mauvais qui la fait agir ainsi.
Les danses s'interrompent. Nous pénétrons dans une chambre à l'intérieur de la case. Il faut attendre. Une cérémonie au bois sacré va bientôt se dérouler. Nous n'aurons pas le droit de tout voir. Abdou est chargé de nous et nous prévient lorsque nous pouvons nous méler à l'assistance et lorsque nous devons partir. Pas de photos non plus !
La cérémonie va commencer lorsque nous nous dirigeons vers le bois sacré. En fait, il s'agit d'un seul arbre, un grand baobab  dont on a dégagé les alentours et où s'est installé les participants, en rangs circulaires, silencieux et receuillis.
Dans le creux de l'arbre, on amène la reine, soutenue par ses consoeurs. Elle semble bien faible. Je pense en moi-même que ce serait vraiment un miracle si tout ce monde arrive à la sortir de sa léthargie.
Nous prenons place dans le premier rang et nous asseyons comme tout le monde à même le sol. Un homme, le forgeron, entame les prières. Comme c'est curieux, le receuillement intense, la ferveur et la communion des esprits sont les mêmes composantes ici qu'ailleurs. L'assemblée répond "Amen" et nous faisons de même, unis dans l'esprit avec tous ces gens. Impressionnant !
P1010022Puis le taureau est amené. Abdou nous demande de nous lever. Nous devons partir maintenant. Le sacrifice de taureau est réservé aux adeptes seulement.
On se repose dans la case de la reine. Puis Abdou revient nous chercher. Une certaine allégresse bien palpable s'est emparée de lui et des autres. Dans le grand hall de la case, les attributs sacrés du taureau sont exposés, d'une part la tête ensanglantée et les cornes, d'autre part un seau remplie de chair et d'où ressort une patte de l'animal. Je suis surprise quand Abdou me demande de faire des photos de l'ensemble.
Dans la cour, sont plantées maintenant de chaque côté du fétiche les deux fourches sacrées. L'ambiance est maitenant à la fête. Des femmes se détachent des groupes assis et exécutent des danses en solo. Il y en a une porteuse d'un T.shirt vert avec Adidas inscrit en grand, qui, avec une folle énergie, entraine les autres. Elle a un oeil bousillé par un glaucome qui  tout au long de la journée ne l'empêche pas de manifester son enthousiasme par des danses endiablées. On s'occupe de nous. Une reine nous passe des colliers de cérémonie. P1010035Hervé est invité à la danse puis on m'y pousse. C'est le délire. Je me demande si je ne vais pas moi-même entrer en transe tant je m'éclate avec ces femmes. Au fond, tout cela est très libératoire. Il suffirait de très peu, de vraiment tout relacher pour accéder à un autre état. Mais je m'efforce de garder un peu de contrôle. Si peu cependant !
Après les danses, nous avons droit à une audience chez la reine. Nous sommes introduit dans une chambre, car tout se fait dans une chambre. La chambre de la reine a de bonnes proportions. Elle est assise sur le lit, de biais. Son époux, lui est assis en tailleur sur ce même lit tandis que la co-épouse qui nous est présentée également est assise hors du lit sur la même natte que nous. C'est l'époux qui conduit l'audience, trés intelligemment. Il me semble que la reine n'est pas encore à même d'assumer ses fonctions. Son mari, ses fils la relaient. Après cet entretien solennel, nous sommes acceuillis dans la chambre du fils ainé en présence de sa femme, de ses frères et épouses. Toutes les femmes sont sur un matelas disposé contre un grand lit. Nous avons droit à une natte. Autant l'ambiance chez la reine était très protocolaire, autant ici, tout devient gai  et informel. Le fils ainé me fait cadeau d'un fichu en batik. Les femmes m'en coiffent. On me donne l'insigne sacré des reines, la queue de vache et nous sommes tous prêts pour la photo qu'Hervé va prendre. C'est l'hilarité qui nous prend tous et toutes.
P1010028Le jour expire. Depuis un certain temps, des femmes s'activent pour préparer le repas constitué de la chair du taureau hormis les offrandes et de celle d'un porc pour les communautés chrétiennes. Quand tout est prêt, nous sommes réunis dans la cour pour une prière commune très fervente. Les offrandes sont disposés devant la case de la reine dans de grands bols. Il s'agit de riz et de viande. Puis, chacun va vers son groupe. Nous nous dirigeons avec Abdou et Omar vers un petit groupe d'obédience chrétienne qui mangera taureau et porc.
"Mais toi, Abdou, tu es musulman. Omar, aussi".
Oui mais, nous sommes des musulmans progressistes.
Et tous, nous éclatons de rire. Car ici on boira du vin de palme et on mangera du porc.
De fait, comme un musulman au Maroc avait bien voulu me l'expliquer, tout ce que le coran recommande à ses adeptes au sujet de la boisson est de ne pas arriver ivre au moment de la prière.
Après le repas, Abdou ainsi que le fils junior de la reine, Abdulai, nous emmène dans une case où une chambre nous est réservé. En fait, nous aurons droit, Hervé et moi, au grand lit, tandis qu'Abdou, Omar et un autre dormiront sur une natte près de nous. Il y a tellement de monde qu'il faut se débrouiller pour le logement.
Le lendemain, nous partons à pied pour Affiniam en compagnie d'Abdou après une excellente  omelette aux oignons servie en guise de petit déjeûner avec un verre de thé. En avant pour 1O à 15 km de brousse. Super ! 

P1010033

 


Omar tire le seau