Ils sont venus, ils sont tous là, Ah! les gens du PNG !
Les gens du PNG, on les craint dés Honiara, la capitale des
Solomons. Des récits circulent sur les agressions, les vols que
peuvent subir les bateaux de passage.

Dès les dernières îles des Solomons, nous avons préparé Papadjo
pour la Papua New Guinea. Ecoutant les uns et les autres, nous
avons fait un bilan des actions dissuasives que l'on pouvait
déployer pour nous protéger et protéger le bateau. Nous nous sommes
entraînés comme des petits soldats à partir des Solomons. Il est
vrai qu'aux Solomons, on reçoit en paquet un harcèlement continu de
curieux, de demandeurs et on peut toujours se demander si les
visites diurnes ne précèdent pas les visites nocturnes. Nous
n'avons jamais rien eu de cette sorte. Il est vrai que nous avons
soigneusement évité les endroits à risque, les trous touristiques
où les mentalités locales sont modifiées par l'attrait du gain
rapide.

Alors, manoeuvre de pont dès l'arrivée. Le commando Hervelyne,
sitôt l'ancre mouillée, déploit un peu de génois. Les trois écoutes
de génois sont alors une à une retirées du point d'écoute, lovées
et remisées dans la baille-avant ainsi que l'enrouleuse de génois.
Que reste-t'il ? les deux écoutes de grand voile. On les love et on
les camoufle soigneusement dans le taud de grand-voile. En bas du
mât, une toile entoure toutes les drisses et écoutes qui seraient
visibles. On passe ensuite aux cadenâts sur tous les coffres
extérieurs.

Ah ! ça devient très net, tout cela ! Papadjo est lisse comme un
crâne chauve. Allez chercher l'erreur.
A l'intérieur, consigne est donnée de ne laisser trainer aucun
ordinateur, appareil photo.... Et puis, Evelyn va dormir dans le
carré. Ca l'arrange d'ailleurs car approchant de l'Equateur, les
cabines manquent d'aération.

Question itinéraire : que des îles qui font l'objet de rapports
positifs ! on évite les grands centres, sauf bien sûr pour les
clearance d'entrée et de sortie.

Parés pour les Png ! parés ! envoyez !
Première alerte à Bukka : deux visites nocturnes de gens
complètement saouls qui veulent monter dans le bateau. Ca paye de
dormir dans le carré. Ils n'ont pas le temps de mettre le museau
dedans qu'Evelyn est dans la jupe pour les refouler et qu'Hervé,
réveillé par les éclats de voix, se précipite pour la seconder.
Deuxième alerte, en mer : Ah ! c'est bon d'être en mer, en pleine
nuit. Plus de moustiques en vue. On peut éclairer le cockpit comme
un petit versailles et voir enfin ce qu'il y a dans l'assiette. Et
on s'éternise après le repas dans ces flôts de lumière inhabituels.
Nous naviguons au large de l'île de Lihir qui s'auréole malgré
l'obscurité d'un grand hallo doré provenant, on le saura plus tard,
de la mine d'or dont l'exploitation se poursuit jour et nuit. A
part ça, c'est nuit noire, opaque, sans lune.

Brusquement, Evelyn prend conscience d'un bruit de moteur, d'une
forme blanche allongée se dirigeant vers le bateau. Maintenant elle
est toute proche : c'est un bateau rapide à moteur. Impossible de
voir autre chose. Sensation d'un abordage. Evelyn invective les
gens. Hervé plonge à l'intérieur pour couper l'électricité qui nous
rend aveugles. Mais même, on les distingue mal dans cette nuit
noire. Evelyn se saisit d'une lourde pagaie indienne et continue à
les invectiver :
- Partez ! Partez ! vous n'avez rien à faire ici. C'est la nuit. On
ne vient pas la nuit. Partez !

Et elle leur présente fermement sa pagaie avec la détermination de
repousser leur canot à la moindre approche. Ils reculent puis
reviennent à l'assaut. On ne les voit toujours pas. Tout le monde
est dans le noir complet. Là, que va-t'il se passer ? Evelyn entend
comme une voix de femme qui a peur. Le canot arrête l'approche. Ils
partent. Ouf !

Mais, qu'est-ce que c'est ce pays ! nom d'une pipe ! trois visites
noctunes en une semaine !

Ile de Tabar : à part le grand Poukpouk qui pourrait se montrer
agressif si on lui caressait l'échine, nous ne trouvons que des
gens extrémement gentils. Ils nous escortent dans les visites de
village, nous gavent de fruits et de légumes et même nous font
l'aubade le dimanche, à la sortie de la messe, chantant et dansant
pour nous.

Nous quittons l'île de Tabar avec l'espoir d'en retrouver quelques
uns sur Kavieng où nous nous dirigeons maintenant.
- Pas question de mettre les feux de mât. On navigue incognito.
Papadjo, c'est maintenant le bateau fantôme pour déjouer les
agressions nocturnes.

Ile de New Ireland / Ville de Kavieng.
Bryan, notre copain australien nous a recommandé de mouiller en
face, sur l'île de Nusalik où se trouve un petit resort composé
d'une dizaine de bungalows pour touristes. Ayant mouillé face à la
ville, il a dû quitter précipitamment pour raison de sécurité la
nuit.

Kavieng, nous irons en bateau taxi. En quelques huit minutes, ces
canots à moteur extrèmement rapides vous déposent en face, sur la
plage de Kavieng, près du grand marché public. Et nous y voici à
Kavieng. Tomas, notre gourou de Tabar, vient de suite nous
accueillir avec sa femme. Ah ! ils ne payent pas beaucoup de mine,
ces deux-là ! notre gourou arbore un polo jaune canari décousu aux
épaules sur un paréo noir tout élimé et il a planté une casquette à
bord jaune sur ses bouclettes. Sa femme, vêtue d'une longue blouse
à fleurs défraîchie sur un paréo aux teintes indistinctes, marche
carrément pieds nus, pieds nus sur la piste inégale et
poussiéreuse, sur le bitûme aux nids de poule, sur les crachats
sanglants de betel qui colorent le tout. Ah ! mais comme ils sont
heureux de nous revoir, de nous guider à travers cette ville
informe et grouillante du petit peuple des iles environnantes qui
vient s'y approvisionner. Nos batteries sont à changer. Tomas nous
guide dans les quatre magasins où on peut en trouver. Après
réflexion, nous achetons les deux batteries au New Ireland Auto-
parts, le premier établissement où nous nous sommes rendus avec
lui. Il est dirigé par une femme, Ronda. Il est vrai qu'elle est la
veuve d'un anglais qui lui a laissé l'affaire. Le lendemain, c'est
Ronda qui prendra le relais. Elle quitte son business et fait avec
nous tous les magasins pour que nous trouvions les articles dont
nous avons besoin. Une amitié s'installe. Quatre heures de parlotes
ininterrompus, d'éclats de rire, ça soude.

Troisième jour à Kavieng, nous venons de faire un gros marché de
fruits et de légumes. Le cady est plein à déborder. Il est très
lourd et nous devons remonter la côte pour atteindre la ville qui
est en hauteur. Un homme voit notre hésitation.
- Si vous avez le temps, je peux vous amener en ville.
Il a dans la soixantaine, bien habillé, pas du tout le genre de "je
traine nu-pied". Nous acceptons et dix minutes plus tard, nous
montons dans sa jeep, le cady encombrant hissé par d'autres mains
est calé à l'arrière. C'est ainsi que nous revenons chez Ronda et
c'est toujours ainsi que nous allons passer cette matinée de
shopping et de courses-bateau. Le type, Minson, c'est son nom,ne
nous lâche pas. C'est son plaisir de nous accompagner, de mettre
son véhicule à notre disposition et il le fera jusqu'au water-taxi
qui nous ramènera à notre charmant mouillage de Nusalik.

Tomas, sa femme, Ronda et maintenant Minson. Aîe ! sommes-nous
toujours dans le pays des visites nocturnes ?

C'est Bryan qui refroidit un peu notre enthousiasme en nous contant
par le menu l'aventure advenue tout récemment à un catamaran
américain qui sortait de l'archipel des îles de l'Amirauté où nous
devons nous rendre après Kavieng.Croisant au large, Bryan entend un
appel de cet américain : le cata à la sortie de Lorengau, la
capitale de Manus,l'île principale de l'archipel,
est abordé par un canot rempli d'hommes qui se prétendent être de
la douane. Ils lui intiment l'ordre de les suivre. Le type vient de
faire sa clearance de sortie des PNG. Il ne voit pas ça du bon
oeil. Pourtant il les suit et se fait conduire dans une petite baie
très isolée. C'est à ce moment que Bryan capte son appel et lui
conseille de faire un appel pour assistance à tout bâtiment
de guerre Australien croisant dans les eaux de Manus (et il peut y
en avoir). Le type fait l'appel, lequel est entendu par le canot
des faux douaniers qui immédiatement se volatilise dans l'espace.

Donc, pas question que nous allions à Manus comme prévu. La
réputation de cette île où nous
voulions faire notre sortie de territoire est trop entachée
d'histoires de flibustiers. On fera comme Bryan. De Kavieng, où
nous ferons notre clearance de sortie, nous irons directement aux
dernières îles des Png, les îles Hermit, si vantées pour leur
beauté par le commandant Cousteau lui-même.

Troisième nuit à Nusalik : bruit de moteur à 3h du mat. Levée de
corps. On commence à être bien entraîné.
- Messieurs, sorry, mais nous n'acceptons pas de visite à cette
heure-là.
C'est dit calmement. Les types partent. Ils ont intérêt car tout
proches dans le village, et sur toute l'île, au moindre cri, les
chiens auraient remplacé l'oiseau flûteur qu'on a retrouvé ici.
Les deux dernières nuits à Nusalik : ils sont venus, ils sont tous
là. Ils chantent toute la nuit pour l'enterrement d'un des leurs.
Ils chantent de façon magnifique, hommes et femmes, du coucher du
soleil à son lever. Et nous, de temps à autre, nous nous levons de
nos cabines. Nous allons dans le cockpit écouter leurs chants.

Ah ! vous les gens de Papua New Guinéa, vous nous impressionnez.
Quand l'un de vous a besoin d'aide, l'autre est là. Quand l'un de
vous s'en va de ce monde, vous êtes tous rassemblés pour l'aider
dans son départ, par vos chants, par votre esprit. Sûr qu'il ne
doit pas se sentir seul dans l'atmosphère !

Et nous, certains d'entre vous ont voulu nous faire peur, mais ils
ne nous ont pas enlevé la certitude que vous êtes un bon peuple.
Nous avons connu chez vous l'amitié, l'aide désintéressée, le don
du coeur. Vous nous avez touchés et nous reviendrons meilleurs de
vos îles.