Ah ! le grand sujet ! le fameux Trade des Solomons ! traduisez par
"troc", ce qui normalement signifie commerce. Mais ce troc des
Solomons n'est-il pas le grand commerce, le grand bazar par où passe
la découverte de ce peuple des îles.

Dès les Vanuatus, nous sommes bien avertis : Aux Solomons, ayez de
quoi faire du troc : hameçons, lignes, cordes, savons, savonnettes,
allumettes, riz, sucre..... la liste est longue mais ne contient
pas l'imaginaire impressionnant du troc Solomonien.

D'abord, il faut apprendre. C'est bien si vous avez déjà fait un
petit tour en Tunisie ou au Maroc. Vous avez appris à parler, à
parlementer, à vous défiler et même à fuir. Mais le "Trade" des
Solomon" est tout de même bien différent du marchandage des vendeurs de tapis ou de poteries de Sousse ou de Marakech;

Ici, on ne marchande pas, on échange.
La valeur de l'échange est définie de suite. 
On l'accepte ou pas. C'est tout.

Il y a de nombreuse sortes de "Trade" et il faut apprendre à les différencier.


Commençons par le plus simple et le plus commun :
Vous arrivez dans un mouillage et de suite se forme autour de vous un
réseau de pirogues. Les locaux, ici, sont hyper-curieux. Voir la
grande pirogue des blancs, c'est vraiment l'événement. Ce serait
dommage de les éloigner à ce moment-là, en s'énervant, en leur
montrant nos mauvais côtés. Par contre, on a tout à fait le droit de
se protéger des regards et c'est la première fois que sur Papadjo, on
accumule les protections visuelles, car voir un bon visage souriant
vous découvrir dans votre salle de bain ou même dans le carré peut
vraiment agacer. Donc, ils se rincent l'oeil et après, chacun muni de
ses popos, de ses citrons, proposent l'échange. Là, c'est niet, on ne
fait pas de trade quand il y a rassemblement de pirogues, on craint
l'abordage. Donc, on décline pour le lendemain et c'est sûr qu'on en
trouvera bien moins.- Qu'est-ce que tu veux pour tes deux popos ?- du
riz.

Ah ! mais celui-là, il ne me le fera pas. Essayez donc de donner un
verre de riz pour deux popos. Impossible ! il faut au moins donner
le demi-kilo. Mauvais le trade ! on refuse de suite.
-Qu'est ce que tu veux pour tes aubergines ?
- Tu as du savon ?
- Oui, alors je te donne deux savons.
Le visage s'éclaire. Le troc est gagné.
Et le troc est bon. La valeur est respectée.
- Hello !
- Hello !

C'est une pirogue avec trois petites filles. Elles ont amené des
coquillages.
- Montrez-les !
Les petites mains plongent dans le plastique et ressortent des
porcelaines. Il y en a une tout à fait spéciale.
- Que veux-tu pour celle-là.
- Un cahier.
Ca, c'est du tout simple.
Passons à plus tarabiscoté. !
Attention à ceux qui plongent !
- Tu veux que je t'amène des langoustes ?
Ca, c'est la question piège pour débutants.
Notre visage s'éclaire et la cuisinière pense de suite à la
mayonnaise.
- Tu as des piles ?
Zut ! des grosses piles pour lampe torche, une petite fortune. Il
en faut quatre.
- Ah ! désolée, mais il ne nous en reste pas.
Ce sera thon en boite sans mayonnaise pour ce soir.
A proscrire du "Trade", les langoustes, les crabes de cocotier. Il
faut fournir les piles et les bêbêtes ne doivent pas être gratuites non plus. 
Tout ça, se chasse de nuit, il est vrai. 
Mais le prix local des langoustes est de 10 Solomon dollars soit un euro. 
Donc, c'est bien de ne pas se laisser avoir dès le premier coup. Après on pare !
Il faut comprendre aussi qu'aux Solomons, on peut avoir un grand
coeur. Vouloir donner ! ne pas trader. Ca arrive ! seulement, il y
a une limite qu'ils ne peuvent pas franchir. Même si on donne, il
faut recevoir quelque chose. Saperlipopette, n'est pas Solomonien
qui veut !

Nous sommes à l'île de Simbo et passe tous les jours prendre son
café ou même une assiétée, Paul, un pêcheur professionnel en chasse
sous-marine. Quand il revient de la pêche avec son collègue, sa
pirogue est chargée de gros poissons. Il arrive à pêcher à 18
mètres avec le fusil en bois armé d'une longue flêche qui part avec
le poisson. Paul s'est entiché de nous. Il s'assoit sur la jupe et
envoie son collègue au village vendre le poisson. Si on peut
appeller cela vendre. En fait, les gens arrivent, prennent un
poisson et partent. Ils le font même à partir du Papadjo quand la
pirogue de Paul y stationne. Comment payent-ils ou échangent-ils ?
Mystère. Mais pour nous, Paul veut donner, à sa façon bien sûr.

- Tiens, Evelyne, prends ses deux langoustes. C'est pour toi.
- Oh ! Paul ! non, non !
Les deux langoustes sont débarquées à bord du Papadjo.
- Attend Paul, je vais te donner de la farine et du riz.
- Et Evelyn, un petit peu levain avec, si tu as.
- Bien sûr que j'ai, je t'en donne.

Avec Paul, nous mangeons de l'excellent poisson tous les jours et
mes réserves de riz, de sucre et de farine s'en ressentent; Mais
enfin, il donne, je donne. Il ne faut surtout pas le laisser donner
pour de bon. Nos relations en seraient détériorées, ce qui serait
bien dommage.

Arrive l'anniversaire d'Hervé.

- Hervé, en souvenir de mon père qui est décédé l'an passé, choisis
un poisson pour ton anniversaire.

Le choix est grand aujourd'hui. On est attiré par un poisson de
toute beauté avec une bouche jaune.

- On prend celui-ci, Paul. Merci.
- Evelyne, tu n'aurais pas un peu de savon.
- Ah ! oui, Paul, je t'en donne.

Bien sûr, que je ne vais pas lui donner qu'une seule savonnette !

- Evelyne, ça m'énerve, ce Paul, qui dit donner; C'est n'importe
quoi. Même son poisson d'anniversaire !
- Bien sûr, c'est n'importe quoi. Mais c'est Paul. Moi, je
préférerais le payer.
- Avec tout ce que tu lui donnes, je comprend qu'il préfère le
trade.
- T'inquiète ! on s'y retrouve et au moins, nous avons du poisson
tous les jours.

Simbo est une île magique avec des villages très pittoresques et
différents les uns des autres. Nous y sommes entrés à tâtons, si
l'on peut dire, car sans carte précise. De grands gestes venant
d'une pirogue nous préviennent d'un danger. Eh oui ! sans Steven,
on allait se taper le récif du coin. Il monte à bord et nous
faisons notre entrée dans une merveilleuse baie surmontée par ce
que l'on peut appeller "une montagne".
Steven est le fils du Pasteur Asari; Nous allons devenir amis et
Steven sera un familier du bateau.

- Le volcan du bout de l'île appartient à mon père. Je vous y
emmène.

Nous partons avec barque et avirons. L'endroit est très spécial. Le
volcan dénudé tombe dans la mer d'un bleu profond avec à ses pieds
des fumerolles, des pierres jaunes ou oranges.

Dans cet endroit, il y a des oiseaux mégapodes qui pondent
d'énormes oeufs de couleur orange très prisés par les locaux car
ils les vendent 5 dollars Solomon l'unité au marché de Guizo la
capitale des Western Provinces.

Des gosses sont venus en pirogue en ramasser.

- Evelyn, tu veux en acheter.
Oh ! les oeufs ! non merci ! que d'expériences d'oeufs pourris aux
Vanuatu ! comment savoir si ceux-ci seront frais.
- Non merci, Steven. Dis-leur que non.
Le lendemain, arrive un homme qui arrête sa pirogue au niveau du
Papadjo.
- Tu veux des oeufs de mégapode.
Et si on essayait tout de même, juste un ou deux.
- Peut-être ! que veux-tu, toi ?
- un MP3.
- Quoi ? je ne te comprend pas. Répète !
- un MP3;
Il sourit de toutes ses dents avariées et rougies par le bétel.
J'en hoquéterais bien de surprise : Un MP3 contre des oeufs. Ah !
il a de l'aplomb, celui-là.
- Mais, un MP3, c'est très cher.
- Non, c'est pas cher.
- Désolée, mais je n'en ai pas.

Le type repart et Steven arrive.

- Dis-moi, Steven, ça coûte combien un MP 3 ici.
- Oh ! à Guizo, ça coûte 2OO Dollars, pour nous c'est très cher.
- Tu m'as bien dit que l'oeuf de Mégapode coûtait 5 dollars. Alors
ça fait 4O oeufs pour un MP3. Mais qu'est-ce que j'aurais fait avec
quarante oeufs de mégapode ? Et puis, en avait-il quarante ?
- Bien sûr que non, il en avait peut-être cinq;

Et nous éclatons de rire. Un MP3 ! ah ! il est gonflé, celui-là.
Il y a aussi des "trades" douteux. Se méfier de ceux qui veulent
trader sans rien amener.

Nous sommes à Treasury Islands, environnés de charmantes petites
îles où nous faisons des plongées magnifiques.
Passe une minuscule pirogue, toute effilée et étroite, qui dispose
d'un petit banc sur lequel trône une grosse bonne-femme vêtue d'une
robe couleur aubergine tenue par un élastique au-dessus de la
poitrine.
La pirogue s'approche. La femme désigne deux autres pirogues qui
s'éloignent.
- Avez-vous des hameçons ? J'ai demandé à ces femmes. Elles n'ont
pas voulu m'en donner.
Pas de problème. On peut lui en donner et même qu'Hervé lui donne
de la ligne.
- Que voulez-vous ?
Au fait, on ne voulait rien, que lui rende service. Que dire ? Et
en fait, c'est elle qui propose.
- Des cocos ?
- Oui, si tu veux. Où habites-tu ?
Un geste large désigne la montagne, loin du village.
- Demain, j'amène des cocos.
Mais, le lendemain, le surlendemain et après, point de "hookeuse",
comme on l'appelle.
- On ne l'a reverra plus ! Ah ! elle nous a bien harponnés, celle-
là. C'était même pas la peine puisqu'on lui donnait ses "hooks".

Mais c'est compter sans le destin.
Nous voici dans le village très habité de l'île de Mono. On décide
de s'y perdre. C'est tellement joli d'aller à l'aventure, de
s'arrêter ici ou là, à notre gré, d'entamer une petite
conversation, d'admirer les jardinets, les maisons de poupées
tressées de pandanus. La petite sente qui nous menait jusque là
s'arrête devant un groupe de maisonnettes. Où passer maintenant ?
L'espace est-il privé ? Une femme là-bas. On se renseigne.
- Oui ! vous pouvez venir.
Nous nous arrêtons au seuil de sa maison. La femme est très
sympatique. On discute. Soudain, notre regard à Hervé et à moi est
capté par une forme qui se déplace au fond d'une cour, tout à côté,
une forme que l'on connaît, la hookeuse, la hookeuse avec sa robe
couleur d'aubergine. Elle nous a vus également. Elle essaie de se
cacher.
- Ah ! mais je n'ai pas du tout envie de la revoir, celle-là.
- Eh bien ! moi pas, j'y vais. Je vais la voir.
Et j'avance vers l'aubergine qui recule vers deux femmes au seuil
de leur maison. Ce sont sa mère et sa soeur.
- Tu es bien celle qui est venue au bateau.
- Oui ! c'est moi ! mais je n'ai pas pêché, je n'ai pas pêché !
Je lis dans les yeux de la femme comme un effroi. Il ne s'agit pas
de poisson, c'est autre chose.
Elle se précipite dans sa cuisine et en sort avec un bouquet de
chou local fanné;
- Prend ! c'est pour toi. Je n'ai pas pêché, je n'ai pas pêché !
Et elle s'assoit. Elle est comme pétrifiée. Ses yeux sont hagards.
- Ecoute ! garde ton chou ! tu as une grande famille. Tu en as
besoin. Je ne veux rien.
Et je lui touche le bras pour être sûr qu'elle comprenne. Son
regard est toujours perdu, droit devant elle.
- Je n'ai pas pêché, je n'ai pas pêché !
Ah ! ça alors, c'est sûr que je ne m'y attendais pas. La bonne
rigolade que nous avons eu avec Hervé. Dans ce village où il n'y a
pas moins de 6 églises différentes, tant qu'on les nomme avec des
abréviations, il doit s'y faire une surenchère au niveau du Diable
et du Bon Dieu. Retrouver notre Hookeuse a dû lui paraître
surnaturel ! la bonne blague !

Mais, il y a aussi des Trade "surnaturels". Rappelez-vous, aux
Vanuatus, un type qui voulait me vendre une porcelaine rose pour
1OOOO Vatus, soit un peu moins que 100 euros. Bien sûr, c'est une
porcelaine qu'on ne voit pas tous les jours. Mais le prix était
fou, fou, fou.

L'autre soir, à Treasury, deux jeunes hommes passent en pirogue.
- Evelyn, ils veulent trader pour des coquillages.
Non, cette fois-ci, ils veulent de l'argent. C'est inhabituel, ici.
Voyons donc ce qu'ils ont.

De l'éternel plastique rouge, les mains sortent une superbe, mais
superbe porcelaine rose, intacte, 1OOOO fois plus belle que celle
des Vanuatus. Ca boume, boume, chez Evelyn. Il y a aussi un joli
molea Pomum. Mais ça, j'en ai.
- d'accord pour la porcelaine, mais ça dépend du prix.
Les jeunes se grattent la tête. On est pour eux des touristes.
Ils peuvent se faire le "casse du jour" ou de l'année.
- Alors, votre grand prix !

Ils comprennent que je ne vais pas casser la tirelire, surtout
qu'il ne nous reste plus grand chose et qu'Hervé veut liquider les
derniers Solomons avec notre "Toctoc-Jackson", notre pêcheur d'ici.
Surtout, dans ces moments, restez de marbre, ne pas montrer votre
intérêt outre-mesure. Comme elle est belle, comme elle est rose,
cette porcelaine des îles Solomon. Et le prix tombe :
- 20 Solomons Dollars !
20, pour cette merveille, soit deux euros ! tu as bien entendu,
Evelyn, 20; On les a.
- Attendez !
Mais le problème, c'est qu'Hervé ne veut rien donner du tout. Il
est devant sa crapette et bougonne tant et plus.
- Et maintenant tu les achète les coquillages !
- Enfin, Hervé, seulement 2O, deux petits euros pour cette
porcelaine !
- J'ai l'intention de donner le reste de nos Solomon à Totok
Jackson.
- Hervé, donne-moi 10, je vais trader avec du riz pour le reste.
- Non !
- Donne-moi 10, je te dis.
Il maugrée tant et plus en sortant le malheureux billet que je
donne immédiatement au jeune;
- Cela ne vous dérange pas si je vous complète avec un kilo de riz.
Non, non, cela leur va très bien et ils sont ravis d'avoir des
allumettes en plus.
- Et prenez-donc aussi l'autre coquillage.
Alors, là, c'est le Trade Royal. La porcelaine est mise à l'honneur
entre le triton géant donné par Steven et les sept doigts des
différentes îles. La collection se complète et notre croisière aux
Solomons s'achève sur une note bien rose. Ah ! qu'elles sont
jolies, ces îles des Solomons ! comme les mouillages y sont un
plaisir, tant ils sont tous bien protégées ! comme ce peuple
"enfant" nous a plu ! on nous avait mis en garde. Pourtant, Ils
nous ont accueillis, respectés, amusés. C'est un peuple joyeux qui
chante sur les chemins et sur les eaux.