C'est étrange tout de même : il paraît que nous avons tous un sosie
à travers ce vaste monde.

Eh bien ! nous avons trouvé celui de Mme Pomme de St Antonin. Vous

la connaissez tous, une petite bonne femme toute avenante, qui,
avec l'accent rocailleux du pays, vous compte en souriant votre
kilo de pomme. Elle est petite donc, un peu rondelette et ses
petits yeux bleus pétillent de vie comme un bon cidre de ferme.
Nous sommes donc très loin du marché du dimanche de St Antonin où
Mme Pomme veille à son étal en accueillant ses clients. Nous sommes
à l'opposé du globe terrestre et c'est pourtant là que va se
trouver son sosie, et pas n'importe lequel !

Dans le mouillage face au Yacht club, quelques bateaux ordinaires

comme le nôtre, c'est-à-dire deux barres de flêche dans la mâture,
du commun, du commun ! Dans la nuit étoilée, arrive le super-maxi
yacht, celui que l'on voit toujours au quai d'honneur des grands
ports de plaisance, celui qui, astiqué par un équipage en uniforme,
de la coque jusqu'aux barres de flèche, rutile au soleil des
tropiques.

Faut pas rêver ! ce genre de grand voilier à quatre barres de

flèche, trente mètres de longueur de tech brossé tous les matins,
c'est pas pour nous !

Et bien, qu'on se détrompe. Dans ce petit monde, tout petit, qui

navigue dans les Solomons, on peut fréquenter du beau monde.
Honiara, c'est la ville des cracheurs de bétel. Quand on passe sa
journée à éviter que le jus sanglant vous tâche le bas de pantalon
ou de robe, c'est sûr que, vers le soir, on aspire à la petite
bière fraîche servie au Yacht Club. On y retrouve les Yachties du
mouillage et notamment, Brian et sa femme Glee. On commente les
dernieres traversées :
- Aux Floridas, un américain s'est fait voler ses bidons de Gasoil
un premier soir, son ordinateur portable, le deuxième soir.
- Oh! en Papouasie, c'est pire, ils vous coupent carrément les
drisses et les écoutes de vos voiles.
- Vous savez, moi, j'ai dirigé un pénitencier en Australie. Un
jour, j'ai questionné un type qui avait été arrêté pour vol. Je lui
ai demandé ce qui le dérangeait dans ses virées. Eh bien ! il m'a
répondu : les épines dans les jardins car cela accroche les
vêtements, les petits chiens car ceux-ci ne mangent que ce que la
maman leur donne; je fais une reconnaissance pendant la journée et
j'évite les maisons qui posent problème.
Rien qu'à les écouter, on n'a vraiment plus envie de voyager.
Tiens ! arrivent deux nouveaux que Brian nous présente : ce sont
les propriétaires du fameux "quatre barres de flêche", des anglais
vivant aux Barbados dans les Caraîbes. Au fond des anglais, tout à
fait commun. On leur donnerait des deux flêches à ceux-là. Hervé
croise mon regard et me dit en français :
- Regarde bien la dame, c'est Mme Pomme.
Je regarde, je regarde. Mais c'est bien sûr ! j'ai devant moi la
réplique parfaite de Mme Pomme de St Antonin dans cette
milliardaire anglaise bien coiffée, sans le pétillant des yeux
pourtant. C'est cela qui manque pour la reconnaître vraiment.
Ah ! que c'est drôle tout de même ! leur staff arrive des courses,
7 en tout pour les servir dont le skipper. C'était comme si Mme
Pomme de St Antonin s'asseyait derrière son étal pour voir 7
superbes blonds jeunes hommes compter ses kilos de pomme ! Ah! ça
vous en jette !

Le dernier soir, nous sommes tous de sortie pour un repas buffet et

une représentation au grand hôtel d'Honiara, dans la baie du
mouillage.

Je me demande comment M. Pomme du Pacifique -qui, lui, n'a rien de

la face débonnaire de M. Pomme de St Antonin - a fait fortune. Mais
je le comprend un peu quand il fait le calcul de ce que lui a
rapporté les coupes de cheveux chez les locaux ! On dit qu'on fait
fortune avec le premier petit sou qu'on ramasse. Je dirais
maintenant que c'est peut-être une histoire de champooing chez le
coupe-tif du coin .
Nous sommes les premiers autour de la table qui a été réservé au
nom de "Papadjo".
- Voulez-vous me donner votre choix de vin ? me demande Mme Pomme
d'Outre-mer.
- Ouh ! à vous l'honneur ! je vous laisse le choix.
- Pouah ! elle ne sait pas choisir, dit M. Pomme d'Outre-mer, le
vin de son choix est toujours à cracher !
Charmant, ce M. Pomme d'Outre-mer !
- Vous m'avez dit que vous ne buviez plus depuis des années.
Comment donc savez-vous que le choix de votre femme est mauvais.
Et toc ! prends-en plein la poire. Ah ! mais c'est qu'il en rigole
de ma répartie. Il doit me trouver sympatique tout de même.
Les autres arrivent. Nous sommes huit en tout. Il y a un buffet
débordant de tout, mais de tout.
- C'est dégoûtant, ces buffets, me dit Hervé. Regarde ! ils
empilent dans leurs assiettes, les salades, les viandes diverses,
les poissons divers, plus les coquillages. C'est dégoûtant !
Moi qui trouvait ça formidable, je commence à douter en regardant
les assiettes.
Il y a des assiettes monstres qui dégoulinent de toutes les sauces
différentes qui accompagnent le bout de porc, de boeuf, de thon, de
langoustes, de crevettes, de sushi et j'en passe. Il n'y a aucun
goût car il y a trop de goût.
C'est un buffet de milliardaire et non la bonne poule au pôt ou le
cassoulet du Tarn et Garonne. Vraiment, je préfère la table de Mme
Pomme de St Antonin à ce mélange pompeux qui n'a rien à voir avec
la cuisine locale des Solomons, faite de savoureux laplaps comme
aux Vanuatu. On a une ou deux choses à manger mais au moins on les
savoure.
Je ne sais pas ce qu'en pensent M. et Mme Pomme d'Outre-Mer. Je
n'en suis pas à regarder dans leurs assiettes.
Tout notre petit monde de Yachties va se disperser sur la mer
maintenant. Trois bateaux remontent sur la Malaysie comme nous mais
avec des routes différentes. Quand j'interroge Mme Pomme, elle me
montre tout simplement le Nord.
C'est peut-être cela la différence. Mme Pomme de St Antonin, elle,
peut dire :
-Oh ! cet été, nous allons en Tunisie.
Pas de problème !
Mais Mme Pomme d'Outre-Mer, se doit d'être discrète sur ses
destinations. En tout cas, son immense bateau ne peut passer
inaperçu, comme ne passe pas inaperçu le superbe baise-main dont me
taxe son mari, à la surprise générale (et les autres, mec, elles
n'ont pas de main !!!).
Mais nous perdons le discours. Revenons donc à nos deux Pommes.
Et si on les frappait toutes les deux d'amnésie. On attrape celle
de St Antonin et on l'installe dans le carré du quatre barres de
flèches avec 7 hommes d'équipage à ses pieds. On kidnappe celle du
Pacifique et on la plante devant l'étal de pommes à croquer, au
marché du dimanche à St Antonin ! Chiche ! et chiche que l'anglaise
en gagnerait du pétillant dans ses petits yeux bleus ! et peut-être
que la française y perdrait les siens dans l'échange !!!