Quinze à vingt pirogues autour du Papadjo, comme une araignée géante prête à le dévorer. L'opression est forte. Ils sont tous là à nous dévisager comme si nous étions des extra-terrestres, immobiles, le regard fixe. Arrive un petit homme,les gencives et les lèvres ensanglantées par le bétel, qui se permet carrément de s'agripper au bateau et de plonger son regard dedans. Hervé l'admoneste vertement.
L'homme s'excuse et déclare :
-Je suis le chef du village.
- Alors, venez donc !
Grosse, grosse erreur. Le petit type se hisse sur le Papadjo et pendant une heure va nous faire subir une bonne séance de harcèlement dans un anglais très approximatif.
- Vous, alcool et tabac ?
C'est bien la première fois qu'on nous en demande de l'alcool. Mauvais signe.
- Non, nous n'avons pas d'alcool. C'est prohibé.
Cela ne l'empêche pas de répéter comme un débile :
- Vous, alcool ?
Alors, là, mon petit, tu nous fais le siège, nous allons faire de la résistance; Hervé est assis face au petit chef. Je me tiens debout dans l'embrasure du carré. Tout autour, des jeunes dans les pirogues, spectateurs attentifs de ce petit théâtre.
Au moindre écart, cela sera peut-être l'abordage sur la scène où l'attaque avec les popos (papayes) qu'ils ont amenés pour faire du troc. Donc, la moutarde qui monte au nez, le sang qui bouillone, la bonne gifle ou le coup de poing (c'est selon) devant ce harcèlement stupide : à proscrire. Sang froid, humour, détente, on va leur en donner à ces nouveaux cannibales.
- Vous, magazines, les jeunes, eux, veulent magazines.
- Pas de magazines. On a donné le dernier à Port Mary.
- Vous, faire du trade (du troc). Les jeunes ont amené Popos.
Ah ! mais c'est que je n'ai pas envie du tout de faire du trade. A Port Mary, les jeunes amenaient des popos pourris et des concombres rongés par les vers. Et puis, si on commence, avec tant de pirogues autour, ça va mal se passer. Quand on peut lire aussi clairement la cupidité dans tous ces yeux braqués sur nous, on peut penser que ce que l'on pourra donner ne satisfera jamais. Et nous sommes à sec. Il ne nous reste plus que quelques savonnettes et boites d'allumettes.
- Nous sommes libres de faire du trade, non ?
Le petit chef me regarde interdit.
- Oui, libres.
- Donc, on verra ça demain. Aujourd'hui, nous sommes fatigués. Demain, nous irons au village.
Les petits yeux ronds et avides du chef s'allument.
- Ah oui ! au village. Nous faire de l'argent ! proposer loisirs.....
Parle toujours, tu m'interesses!!
Mais comment donc le faire évacuer le bateau.
- Jeunes venus avec Popo, magazine ?
-Je n'ai rien pour les popos (Ah, si je pouvais lui dire d'aller faire son popo ailleurs !).
- Montre ce que tu as.
Nom d'une pipe, il m'énerve. Je fonce dans le bateau et lui ramène les quelques savonnettes et boites d'allumettes.
- Tu vois, je n'ai rien pour le trade.
Et, éclair de génie, je plonge dans le sac, extirpe une belle savonnette rouge sang et une boite d'allumette.
- Mais pour te remercier de ta visite, prend donc cette savonnette.
Ah ! s'il pouvait glisser dessus et se retrouver tout son long dans la fange d'une porcherie !
- On se voit demain au village. D'accord.
Le petit chef voudrait encore insister mais je lui tend la main carrément. Il ne peut que se lever.
Il nous regarde avec avidité, il essaie de reparlementer avec Elvis. Mais Elvis fait mine de ne pas savoir parler l'anglais. Vaincu !
- Ah oui ! demain.
Enfin il enjambe la jupe du bateau et rejoint sa pirogue. Et une à une, les pirogues dessèrent la toile :
- A demain ! A demain ! A demain !
Et c'est comme si on nous disait : demain, on vous fait votre fête !
Le message est bien reçu.
- Hervé, qu'est-ce-que tu en penses ? Moi, vraiment, je n'ai pas envie de rester ici.
- Moi, non plus !
- Et si nous partions demain de très bonne heure ?
- Ah ! mais c'est parfait !
Le matin, à la première lueur, nous montons l'ancre et nous nous éloignons de cette baie splendide mais nauséabonde.
- Eh Hervé ! tu imagines leur déconfiture ce matin quand ils ne verront plus le bateau ?
- Ah ! la bonne rigolade !
Pied de nez ! je te tire la langue ! bras d'honneur ! Prout, Prout ! Va cracher ton bétel ailleurs ! Va faire ton popo ailleurs !
Ah ! c'est qu'on en libère  quand on se libère !!!