L'homme chargé d'une longue besace rentre dans le Nakamal enfumé. Tout le monde se tait.
Il avance lentement comme si une charge lui pesait. Soudain, un sanglot lui sort de la gorge et monte jusqu'à emplir tout l'espace et à bourdonner dans nos oreilles. Puis, rien.

Il s'arrête net. L'assemblée reprend ses esprits partis à la rencontre de la défunte.
Pourtant Léontine, c'est elle qu'on honore aujourd'hui, n'est pas présente par son corps dans le Nakamal de son village.
- Léontine, me dit Marie-Louise, est morte d'un cancer il y a cinq jours à Port Vila. Elle était allée se faire soigner sans succès en Australie puis aux Fidgi.
- Vous l'avez enterrée ici.
- Non, sa famille l'a enterrée à Port Vila.
- Alors vous vous réunissez pour elle aujourd'hui.
- Pas qu'aujourd'hui. Depuis sa mort, il y a cinq jours, nous venons dans le Nakamal tous les soirs et préparons le laplap ensemble. Tout le monde apporte quelque chose des jardins ou de la pêche. Nous allons faire cela cinq jours encore.

Une grand activité règne dans le Nakamal. D'un côté les hommes avec Hervé rapent  et pressent le coco pour le laplap. D'autres préparent le Kava en rapant les racines.
Prenant le reste de l'espace, les femmes; Elles s'affairent autour des cavités dans lesquelles vont cuire les laplap.
Certaines emmaillotent le jus de coco dans des feuilles de bananier qu'elles serrent fortement pour ne pas laisser échapper le liquide et qu'elles attachent ensuite avec des liens végétaux. Quatre ou cinq sont autour du brasier qui est prêt maintenant. Elles se font aider par deux hommes. Car il faut y extraire de grosses pierres fumantes sans se brûler, à l'aide de longues pinces rudimentaires en bois. Les pierres mises de côté, les femmes prestement déposent sur la braise une bonne épaisseur de longues feuilles vertes de bananier. Puis toujours aussi rapidement, elles déversent les taros blancs qui viennent d'être pelés. Il y en a une véritable montagne. Alors, celles qui ont préparé les petits paquets de coco viennent les placer sur les bords de l'immense brasier. Vite, elles recouvrent le tout de feuilles de bananier puis  roulent les pierres fumantes sur le dessus.
En fait, il y a deux grands laplaps qui vont cuire ainsi, un pour les taros et un au manioc.

Les laplaps sont cuits et découverts. Les enfants sont arrivés et se pressent en rang devant le laplap au manioc. L'homme à la besace reparait. Silence se fait.  Il découpe une belle tranche de laplap et sort. On ne le voit plus. On entend son incantation, longue et lugubre.
- C'est pour la morte, me chuchote Marie-Louise. On lui en donne un morceau.
Sûr que Léontine doit être parmi nous maintenant tant les odeurs sont appétissantes !
Les femmes dénouent adroitement les petits paquets où a cuit le coco et verse le coco sur le laplap au manioc. Puis, on découpe. Les enfants partent avec leur morceau de laplap fumant entre les mains. On me présente une énorme tranche de laplap au taro, ce qui s'appelle énorme. Je me demande comment je vais manger tout cela et regarde en directiond'Hervé. Mais, dès que j'entame le laplap, c'est si bon que je ne songe même plus à partager. De toutes façons, Hervé est bien servi de son côté.

C'est ainsi qu'on honore les défunts aux Vanuatu.