En mer, vous verrez une cascade dans une faille de la montagne et ce sera votre amer pour trouver le mouillage des "waterfalls".

Les montagnes de Pentecost s'étagent toute en verdure luxuriante. Nous cherchons la cascade. Soudain, du blanc, comme une traine de tulle nuptiale dans le vert intense. C'est donc là. Elle grandit au fur et à mesure de l'approche puis disparaît lorsque nous trouvons la bonne profondeur pour mouiller l'ancre.
De suite une pirogue s'élance vers nous dans l'étendue bleue et calme de la baie.
- Vous voulez du poisson ?
L'homme qui s'adresse à nous nous parle en français. Nous sommes ravis.
- Oui, bien sûr ! comment t'appelles-tu ?
- Noêl.
Il nous tend un super poisson. Mais la pirogue est trop distante du Papadjo et le poisson lui échappe des mains alors qu'il nous le tendait. Noêl se jette de suite à l'eau, rattape son poisson et le met dans le seau tenu à son intention. Nous ne discutons pas du prix qui est tout à fait correct. Ah! un bon poisson ! cela fait quelques jours où le régime du Papadjo est plus que frugal, à part les pamplemousses bien sûr. Hier soir, nous n'avions que deux petits oeufs pour nous sustenter, avec une platrée de nouilles tout de même !
- As-tu des bananes ?
- Oui, il y en a plein. Je vous en amène demain.
Le personnage est simple, avec un regard droit. Noêl fait partie de la baie. Il s'y active sans cesse. A voir ses vêtements, on devine qu'il n'a pas de richesse particulière sauf son énergie pour nourrir sa "petite" famille de 5 enfants.
Nous débarquons sur la plage blanche. Sous les grands arbres, plusieurs hommes sont là, à deviser. Ils nous accueillent simplement et gentiment. Kenneth est là aussi. C'est le chef, avec lequel nous allons entretenir des rapports très amicaux.
- Que faut-il faire pour aller aux cascades ?
- Il faut payer un peu à la communauté et après vous pouvez y aller quand vous voulez et autant de fois que vous désirez.
Nous payons immédiatement et lui commandons en même temps du pain car c'est lui qui le fait dans le village.
Le pain, dans les Vanuatu, se cuit dans de grandes cocottes en fonte-aliminium, style celles de nos grands-mères, posées sur un brasier et recouvertes de braise. Le pain, comme les gateaux que l'on peut trouver, est très bon et bien cuit. C'est à peu-près le même principe que nous avons adopté pour cuire le pain sur le Papadjo : le pain cocotte, cuit dans une cocotte minute sur la gazinière.
Le soir, nous pêchons deux énormes poissons et décidons d'en offrir un à Kenneth en guise de cadeau d'arrivée. Ah ! cela lui fait bien plaisir. Dieu du Ciel ! il nous accompagne jusqu'aux cascades. Un petit portail, un chemin bien entretenu dans une nature paradisiaque, puis les cascades vertigineuses d'un blanc incroyable tombant dans une première vasque et s'évacuant dans une seconde puis fuyant dans le torrent. Kenneth nous laisse à notre émerveillement. Impossible de se baigner dans la première vasque tant la puissance de l'eau est forte. On s'immerge dans la seconde toute piquetée de bulles si bien qu'on a l'impression d'être sur un coussin d'air. C'est magique.
En revenant, lavés, récurés, purifiés, nous croisons une vieille femme occupée à sa vannerie.
Elle confectionne le petit sac local que tout le monde porte et qui est bien pratique pour les écoliers qui le porte comme un sac à dos, pour les hommes comme aussi pour les femmes. Quelquefois, il se pare de couleurs et n'en est que plus beau.

A l'aube, le lendemain, une énorme masse noire se meut dans la baie.
- Hervé, c'est une baleine. Incroyable, tout de même, une baleine dans la baie où nous sommes !
On la voit à plusieurs reprises puis elle disparaît. Il y a quelques jours, un léventin et maintenant une baleine ! Décidément, les Vanuatu ont su garder une authenticité, une absence de pollution, une liberté des grands espaces qui retiennent les grands mammifères tout comme les dauphins qui nous accueillent à chaque fois que nous rentrons dans une nouvelle baie.

Et aujourd'hui, nous avons décidé de nous rendre dans la baie de Melsisi qui fait suite à celle-ci.
- C'est très loin, nous dit Noël qui vient apporter un premier régime de bananes.
- On verra ! nous avons envie d'y aller.
Nous prenons la piste qui longe la baie. Un homme fait route avec nous. Il parle anglais celui-ci.
- Comment t'appelles-tu ?
- Jonas.
- Ah ! Jonas ! celui qui était dans le ventre de la baleine. Tiens, justement, nous en avons vu une se balader dans la baie ce matin.
- Jonas ! te souviens-tu lorsque tu étais dans le ventre le la baleine - enchaîne Hervé
Jonas éclate de rire et nous continuons à marcher ensemble.
Premier obstacle, une large rivière. Hervé a mis des chaussures fermées avec des lacets et il ne veut pas se déchausser. Aussi, nous cherchons un passage pour lui.
Jonas alors fait un geste extraordinaire. Il prend d'autorité Hervé sur son dos et les voilà traversant la rivière.
Que dire devant un tel acte fait avec tant de gentillesse et de spontanéité ! Le coeur est pris d'une reconnaissance qui ne peut s'exprimer.
Jonas nous quitte vite car il doit rejoindre une mission protestante. Ici, les missions sont soit catholiques soit protestantes, de langue française ou de langue anglaises, selon. Accolées aux missions les écoles. Les enfants y viennent souvent de très loin et peuvent y être pensionnaires. Melsisi est le centre de la mission catholique de l'île.
Mais la route est super longue. Il nous faudra près de trois heures pour atteindre le bas de la colline où est juchée "la cathédrale" entourée par les bâtiments scolaires. Un pick-up arrive se dirigeant vers Melsisi.
- On fait du stop !
- Ce n'est pas la peine. Vois ! on est presqu'arrivé.
N'empêche que je fais signe au pick-up et j'y monte d'autorité. Hervé me suit tout de même et il ne le regrettera pas car la montée vers la cathédrale est ardue et longue et nous aurait pris encore bien du temps. Et puis il y avait encore une traversée de rivière.
Nous rentrons dans la cathédrale de béton peint en blanc et en jaune. Devant l'autel, des offrandes de taro. C'est souvent que l'on peut voir ici de telles offrandes. Et disons qu'elles ont un prix car le taro est un légume qui a une valeur dans les îles et même dans tout le Pacifique. Ici, c'est avec lui qu'on fait des Vatu, la monnaie nationale, avec lui et avec le coprah séché qu'on peut payer la scolarité des enfants. Aussi, les femmes prennent de temps à autre les petits transporteurs qui vont d'île en île pour aller à Elfate et donc Port Vila et y vendre leur taro au grand marché. L'une d'elle me dit qu'elle a passé un mois à Port Vila avec son chargement à vendre. Bien sûr, elles sont hébergées par la famille là-bas.
Ce qui a de la valeur également, mais une valeur autrement différente, ce sont de longues nattes, telles celle que nous montre le curé de Melsisi, le Père Noêl (authentique !).
- Ces nattes, ce sont la monnaie locale. Celle que vous voyez, d'environ 2 mètres, 2 mètres cinquante, vaut 2OOO vatus. On ne s'assoit pas sur ces nattes, on ne fait rien avec. C'est une monnaie. Lorsqu'un homme veut se marier, il lui est nécessaire d'en avoir car c'est avec ces nattes qu'il va acheter sa femme !
- Et combien pour la femme ?
- 8O OOO Vatus.
A savoir 4 nattes comme celle que nous voyons.
Hervé et le Père Noêl replient la natte "monnaie" et le Père va la mettre sur le haut d'une grosse pile d'autres nattes "monnaie".
Le père Noêl va-t'il prendre femme, lui aussi !!!!!

Après le repas pris à la cure en partageant nos provisions mutuelles, nous prenons congé pour reprendre le chemin qui est long. Cette fois, il n'y aura pas de Jonas pour franchir la rivière mais un pick-up qui prendra Hervé juste au bon moment.
Noêl, le pêcheur, nous ramène un énorme régime de bananes et des citrons. Il a sans doute estimé que nous avions trop payé pour le premier. Et c'est vrai que nous avions payé double prix, sans le savoir. Ici, aux Vanuatu, nous rencontrons non seulement la sécurité pour nos biens, nos personnes mais aussi une grande honnêteté. Bien sûr, il existe quelques rapaces style Ventou mais la grande majorité, ce sont les Noêl et les Jonas.

En revenant au bateau, nous croisons un homme machette en main, suivi d'une femme presque courbée sous la charge de taros qu'elle porte. L'homme a coupé les taros. La femme s'est baissé, a rempli son sac végétal  tenu à l'épaule par un gourdin et a entrepris la longue marche pénible des jardins jusqu'au village. 8oooo Vatus, c'est ce qu'elle vaut, cette femme-là. L'homme l'a payée et elle devient ainsi porte-faix. C'est une réalité qu'il ne faut pas négliger aux Vanuatu où les rapports conjugaux ne sont pas si idéals, où la femme est très peu protégée de la violence ou de l'indifférence ou de la paresse de l'homme. Car, comme nous l'a dit Nadège si simplement :"la femme, ici, a beaucoup de travail".

On nous dira ailleurs que les choses changent. Les femmes souvent quittent leur foyer pour trouver des hommes moins faignants et plus riches avec l'espoir d'avoir une existence meilleure. Et cela devient un réel problème de société. Mais combien de femmes ployées sous les charges de taro et autres légumes ne verrons-nous pas, soit seules, soit accompagnés d'hommes à la machette !!!!

Notre dernière soirée aux Cascades. Ah ! il y a de l'animation. Trois gros transporteurs viennent mouiller dans la baie et, dans la nuit, l'un deux va droit sur le Papadjo.
Hervé hurle et nous allumons toutes les lumières possibles pour qu'il se dévie rapidement. Les transporteurs sont ici des bateaux à fond plat qui s'échouent en partie sur les plages car il n'y a pas de port ou d'embarcadère dans les îles. C'est sur la plage que se fait donc le débarquement et l'embarquement des passagers et des marchandises.
Au petit matin, nous quittons cette merveilleuse baie au même moment que les autres pour rejoindre un peu plus loin, le dernier mouillage que nous ferons dans Pentecost : Loltong Bay.