L'aube pointe lorsque nous pénétrons dans le domaine mystérieux des îles Maskeline, au Sud de Malekula dans l'archipel des Vanuatu. Nous venons de quitter Port Vila, la capitale, bruyante et nocive sur l'île d'Elfate, dévouée jusqu'à la pourriture au duty-free pour tourisme de masse déversé tous les deux jours de gigantesques trans-pacifiques.

Les îles Maskeline, nombreuses, séparées par des chenaux à fort courant, forment un dédale inouïe, un monde à part, habitée par une population de pêcheurs qui se déplacent exclusivement dans de minuscules pirogues en bois à balancier. C'est fini, les jet-skis bruyants, les barques à moteur nauséabondes, les hydravions et les hélicopters de Port-Vila. Ici, c'est le royaume de la glisse silencieuse, du chant solitaire des piroguiers.

Papadjo est le roi également solitaire du mouillage d'Ui et il reçoit l'hommage incessant des pirogues qui convergent vers lui
pour aller ensuite sur les lieux de pêche : le lagon formé par la barrière de corail qui s'étend loin devant lui, ceint des deux
côtés par deux îles dont l'île d'UI;

Une première pirogue se présente avec à son bord un homme qui se dit habitant de l'ile d'Ui. Un café, une petite discussion.
-Vous voulez des fruits.
- Oui, bien sûr.
- Je vous amènerai des bananes.
Dans le fond de sa pirogue, quelques poissons.
- Et si tu as des poissons en trop, on te les achète.
L'oeil est intéressé. Il vend quatre petits poissons pour 3OO Vatus. C'est une fortune pour lui car ces petits poissons, nous
l'apprendrons après de sa bouche, se vendent 2OO vatus le kg au bateau qui les amène au marché de Port Vila et là, pour nous, à 3OO, on est plus près des 4OO grammes que du kilo.

Cet homme, c'est Monsieur Ventou, enfin, comme nous le baphtisons très vite. Il va venir  souvent surveiller la clientèle, cad, nous.

Mais enfin, place aux autres !

Le matin, ils arrivent des îles voisines, venant avec le jusant et parcourant souvent des distances incroyables. On les voit
apparaître comme des petits points noirs minuscules au lointain.

On entend leur chant gai et solitaire. Puis la pirogue grandit, grandit et enfin croise tout près de nous et s'arrête à l'appel.

C'est ainsi que nous allons connaître Maurice et Marina, sa femme ainsi que leurs deux filles dont Letty, l'ainée qui vient souvent seule pêcher devant le bateau dans sa propre pirogue.

Une matinée, il pleut à verse et la pauvre Letty tourne autour du Papadjo, trempée jusqu'aux os. C'est ainsi que nous avons fait connaissance. Elle est venue s'abriter dans le cockpit. Cette jeune fille a quatorze ans et a fini sa scolarité. Elle passe ses journées à pêcher les poissons de l'herbier qui tapisse le fond du lagon. Elle est très pauvrement vêtue de haillons qui pendent, des restes de robes qui ont peut-être appartenu d'abord à sa mère.
La robe du Vanuatu est très légère et fleurie mais elle ne met guère en valeur les formes des femmes. Trois pièces de tissu vont s'évasant jusqu'à l'engloutissement de la taille et du bassin jusqu'aux chevilles. Les manches sont bouffonnes, tenues par des rubans qui pendent. L'avantage, c'est l'aération que cela procure.

L'inconvénient, c'est que ce n'est certes pas pratique pour les travaux des champs qui incombent beaucoup aux femmes ou pour les déplacements en pirogue.
Je cherche en pensée dans mes stocks ce qui pourrait bien aller à Letty.
- Tu n'aurais pas de vêtements pour moi.
Elle m'a dit tout cela très gentiment, comme si elle lisait direct dans mes pensées.
- Je vais chercher. Repasse me voir demain.
Un grand sourire illumine son visage. A cet âge-là, on veut être joli et plaire.
Lorsque Letty, le flôt s'etant établi, repart rejoindre son île, elle repasse près du Papa-djo, arrête sa pirogue et dépose dans
mes mains avec un grand sourire deux petits poissons des herbiers.
A demain ! Le soir, tout est à nous. Les pirogues ont disparu les unes après les autres. Un grand silence s'est établi et le soleil décline rapidement pour faire place à la nuit. L'impression est forte dans ces endroits reculés où la nature est intouchée. La paix est souveraine des lieux. Rien ne trouble plus l'eau qui dort et le firmament peut s'éveiller de ses milliards d'étoiles.
A l'aube, à nouveau les pirogues.
Deux femmes passent. Celles-là ne vont pas pêcher. Elles vont aux jardins qui se trouvent loin dans l'île opposée à celle d'Ui.
- Où habitez-vous ?
- Oh! c'est loin. On ne pourra pas regagner l'île aujourd'hui.

Nous irons dormir à Ui.
- Il y a des villages sur votre île.
- Oui ! il y en a quatre. Vous pourriez venir. Nous vous montrerions la fabrique de savons.
- Ah ! vous fabriquez du savon sur l'île.
- Oui ! avec la noix de coco.
Au fond de la pirogue, un gros bénitier.
- Quand vous l'aurez mangé, si vous n'en faîtes rien, donnez-moi le coquillage.
Una, l'une des femmes, s'empare alors du bénitier et me le donne.
- Mais attendez ! c'est pour vous. Juste le coquillage vide pour moi
- Tu en as déjà mangé.
- Non !
- Eh bien ! tu vas y goûter avec ton mari. Nous allons te le préparer.
Ni une, ni deux, Una vide le bénitier et verse la chair dans une bassine qu'Hervé lui tend. C'est qu'il y en a !
- Tu sais comment le cuire ?
- Oh ! je vais faire comme pour les poulpes. J'ai une bonne recette. Ca devrait aller. Mais vous, quand vous reviendrez du
jardin, arrêtez-vous au bateau. On prendra un café ensemble.
Elles sont ravies et promettent de revenir.

Après Una et sa copine, c'est un défilé incessant. On bavarde, on prend le café. Je n'arrête pas. Mais il faut tout de même prendre le temps de faire de la confiture car nous allons en manquer.

M. Ventou repasse voir sa clientèle.Il ressemble à un chien de douane et renifle tout le bateau et bien sûr son oeil bien exercé remarque le magnifique bénitier.
- Où avez-vous eu ce bénitier ?
- On nous l'a donné.
- Vous ne vous rendez pas compte mais ces coquillages ont de la valeur. Celui-là vaut dans les 7OO Vatu;
Il est quasiment furieux !

Ok ! Ventou ! non seulement tu rescences et tu comptes mais en plus tu es un demandeur de première : Hervé te fait une ligne, je te refile des choses pour tes enfants et promet des articles de coûture pour ta femme et tu n'es jamais content.
Mais heureusement que dans la vie tout ne se vend pas. Comme ce serait triste si on échangeait que des sous ! il y a tant de choses autre que l'argent qui sont inestimables.

Vogue sur l'eau quelque chose de rond, de nacré et de rouge.
- Hervé ! regarde ! comme c'est beau ! ce doit être un coquillage ! va le chercher !
Hervé me ramène un superbe escargot grand comme une main d'homme.

Il vient d'être vidé et d'être rejeté à la mer. Una et sa copine repassent  Quel bonheur tout simple ! leur pirogue est chargé de taros, d'ignames, de cannes à sucre, de bananes plantain, de feuilles d'épinards. Elles ont travaillé trèsdur et apprécient beaucoup la détente. je leur sers du café, du pain maison tartiné de confiture toute fraîche. Elles adorent.
- Qu'est-ce que c'est, cette confiture ?
- De la confiture de plantain avec du citron. Mais on peut la faire aussi avec des bananes.
- Mais, nous, on en a plein de bananes; On ne sait qu'en faire !
- Si nous pouvons venir dans votre île, je vous apprendrai comment faire de la confiture avec.
Elles regagnent ensuite l'île d'Ui, celle de Jocelyne et de Ventou où elles passeront la nuit.

Après leur départ, nous étudions la possibilité d'aller sur l'île de Kulivu où mes deux nouvelles copines habitent. Hélas, nous ne voyons pas de mouillage protégé pour la nuit; Ce ne peut être qu'une escale d'un jour et encore, si le temps est clément. Il faut le leur dire. Nous prenons la barque le lendemain pour 'île d'Ui et la laissons sur la petite plage. Un chemin doit nous mener au hameau habité par Ventou et sa famille.
Le chemin traverse des cocoteraies, puis de petites plages. Hervé ramasse à mon intention, sans que je le sache,un superbe cône Hébraîque; il veut me l'offrir mais ne le dit pas encore.

Nous trouvons le hameau de Ventou. C'est adorable et bien tenu. L'habitat traditionnel est intact, toit de chaume de côcotier, mur de tiges de côcotier tressées. C'est tout simplement magique. On se croirait dans un village de conte de fée où "Blanche des Côcotiers" a passé le balai et planté arbustes et fleurs. Les pamplemousses sont suspendus à l'arbre comme des lampions dorés. L'hibiscus rouge allume les petites huttes de paille. Depuis l'Afrique et le Darien, nous n'avions pas rencontré d'hâbitat de cette sorte car la tôle qui rouille a recouvert tous les toits en Polynésie, à Wallis, Futuna et aux Fidgi. Sur la grève découverte par la marée, trois femmes, nos deux copines et Jocelyne, la femme de Ventou. On va à leur rencontre.
Au loin, mais très loin, leur île. Elles vont profiter du flôt pour la regagner. C'est la joie de se retrouver mais un peu de
tristesse et de déception car nous n'irons pas chez elles.

Après leur départ, on s'assoit sur un tronc d'arbre et on discute avec Ventou. Il tient dans sa main un superbe cône hébraîque. Je retiens l'envie de le lui demander. Il veut me vendre à prix d'or le même escargot que nous avons repêché hier. Je décline l'offre mais lui demande des pamplemousses.

- Hervé, tu as vu le superbe cône hébraîque de Ventou.
- Ah oui ! je le connais bien celui-là. Je l'avais ramassé pour toi. Quand nous sommes arrivés au Hameau, Ventou me l'a pris dans la main et l'a gardé !
Nom d'une pipe ! Sacré Ventou ! et moi qui allais presque lui demander à quel prix il pouvait me le vendre !

Nous regagnons le bateau. Une pirogue vient de l'île aux jardins et se rapproche, chargée d'ignames, de tarôts, de cocos. C'est celle de Marina. Avec elle, Letty et sa plus jeune soeur. Elles arborent toutes le plus grand des sourires.
- Venez, j'ai les vêtements pour Letty et aussi pour toi Marina et pour ton mari.
C'est l'extase !
- Tiens, donne tes mains ! prends !
C'est la petite, les yeux rieurs, qui me remplit les mains de "porcelaines". Incroyable ! des porcelaines pleins les mains ! de
superbes porcelaines noires pailletées d'or ! quinze en tout ! et dans la dernière poignée, elle ajoute, avec un sourire resplendissant, un cone textile de toute beauté !

Le lendemain, au flôt, avec nos porcelaines vivantes, nous quittons le mouillage du lagon pour l'île de Malécula et la baie
de Banam près de Port Sandwich.
 Il pleut des cordes sur les Maskéline. Au revoir, petit peuple pêcheur si simple et si cordial. Au revoir, Ventou, que Dieu te
garde ! Ne vend pas le cône, apprend la langue sacrée dont il est décoré !