I- Aller à Taveuni

     Taveuni ! île désirable, mystérieuse, inaccessible ! on pourrait lui en donner des adjectifs, des comparaisons, des métaphores; Ici, à Savusavu, prononcer son nom, c'est comme une magie. Ainsi quand nous en parlons à Loata, notre amie Fidjiène, son visage s'éclaire :

- Ah! vous voulez aller à Taveuni ! mais j'ai une très bonne amie là-bas. Dites-moi exactement dans quel hôtel vous voulez résider.

- Mais, Loata, cela ne nous dit rien d'aller à l'hôtel. Nous voudrions aller chez une famille fidjiène, vivre à la fidjiène.

Loata éclate de rire. Loata a 26 ans. C'est une charmante jeune femme à la voix chantante, au sourire permanent, qui reflète pour nous toute la gentillesse et la joie de vivre des Fidjiens.

- Ah! mais c'est très bien ! mon amie va vous trouver quelqu'un. Quel endroit à Taveuni vous plairait-il ? quand voulez-vous partir ?

- Si possible le weed-end prochain et à Lavéna par exemple (seul endroit repéré)

   Et notre Loata se met en quête d'une famille fidjiene pour nous accueillir. Accueillir à la fidjiene, c'est donner l'hospitalité pure et simple. Nous ferons le marché avec Loata avant de partir et choisirons des Zulus (sulus, prononcés zulus. Ce sont des paréos) en guise de cadeau pour la famille sans oublier d'acheter des racines de Kava pour le chef du village.

   Et c'est parti ! notre hôte à Taveuni s'appelle Pipa. Il vit chez sa soeur à quelques miles de Lavéna. Qu'importe ! Il nous attend ce week-end. Il nous attendra plus longtemps. En effet, un cyclone se profile à l'horizon des Fidji, donnant tout le mauvais temps possible et nous interdisant de laisser le bateau. Enfin, un lundi, après avoir chargé deux sacs de victuailles et rempli deux autres de vêtements de rechange et de matériel de plongée, nous prenons le car local qui après 3h 1/2 de piste doit nous conduire à Buca Bay d'où nous prendrons un petit transporteur pour rejoindre Taveuni.

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  Il est tôt lorsque le car tout rouillé s'ébranle dans son bruit de ferraille. C'est l'heure où les écoliers fidgiens se rendent à leurs écoles, toutes situées en dehors des agglomérations. Tous sont en uniforme : les petits, fillettes et garçonnets, portent le même, une robe bleu ciel longue à manches courtes avec son col bien blanc. Dès 10-12 ans, le garçon porte le sarong bleu marine avec une chemisette blanche et garde cet habit jusqu'à l'université. La fille, elle, arbore soit le sarong long soit la fameuse jupe longue plissée bleu marine qui nous détestions dans les pensions tant elle nous faisait des fesses énormes. Mais aux fidji, pas de problème : tant qu'elles sont jeunes, les fidjienes, indiennes ou mélanésiennes, sont minces et le plissé reste élégant. Elles se déplacent toujours en petit groupe, balançant leurs longues nattes brunes liées par un noeud de ruban blanc et pliés en deux de chaque côté du visage. C'est l'heure aussi où on se rend d'un village à l'autre avec ses cargaisons de dalo (le taro du coin), des charges entières de feuilles de cocôtiers séchées qui serviront à faire des paniers ou des nattes pour dormir. Quand il n'y a plus de place dans la malle de l'autocar, toute rouillée et trouée, on fourgue ça à l'intérieur entre les passagers. Les adultes portent l'habit traditionnel fidgien : les hommes, le sarong ou le zulu, les femmes la jupe pagne longue recouverte d'une blouse longue à manches courtes, ensemble fleuri d'hibiscus, de feuillages, aux couleurs toujours gaies et pimpantes.

     - Bula, bula ! Nous sommes les seuls européens dans le car. Tout le monde s'intéresse à nous et nous fait bon accueil. Car le Fidjien a sacrément bon caractère : toujours porté au rire et à l'entraide. Toute relation se veut tranquille, relax, sans arrière-pensée. Ah ! Dieu ! ça change de l'Europe ! C'est pourquoi, ici, on se laisse aisément vivre. On prend ses habitudes. On est sûr d'avoir toujours un sourire, un discours qui vous porte au mieux de votre personne.

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      Le voyage est carrément long et cahotant. La piste suit d'abord la rive qui découvre des eaux calmes et peu profondes où le ciel clair reflète son bleu divin. Ensuite nous rentrons dans des zones peu habitées où la jungle domine avec les cocotiers et ces immenses arbres typiques de la région, les arbres "dormeurs". Ils forment comme d'énormes parasols où il fait bon prendre l'ombre. Le soir, leurs branches énormes semblent penchées. L'arbre s'est mis à dormir. Ses millions de petites feuilles, semblable à celle de l'acacia, pendent immobiles. Au matin, dès l'apparition du soleil, tout va se redresser, prendre le vent. Merveille ! A Savusavu, ces arbres bordent toutes les rives de la baie formant une haie majestueuse.

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    Quand nous arrivons à Buca Bay, le bateau est en vue. Nous embarquons.

- Où allez-vous à Taveuni !

- Chez Pipa !

- Mais où ?

- On ne sait pas. Mais c'est chez Pipa !

   Il est vrai que nous n'avons qu'un nom et un numéro de téléphone. Mais pourquoi plus ! avec les Fidjiens, il ne faut pas s'en faire et trop organiser.

- Et s'il n'est pas au quai pour vous accueillir.

- Mais il sera au quai pour nous accueillir.

 - Sinon, vous viendrez chez moi.

    C'est Régina, l'indienne qui se charge des passagers, qui nous fait ainsi le questionnaire. Elle veut de toutes façons nous faire diner un soir chez elle. Nous avons du mal à lui faire comprendre que nous dépendons d'abord de nos hôtes. Quai en vue après une heure de traversée. Comme nous sommes les seuls européens et qu'Hervé arbore son chapeau de cow-boy, Pipa n'a pas de mal à nous repérer. Son beau-frère, Néroni, est là aussi pour nous accueillir. Nos affaires sont immédiatement chargées à l'arrière d'un pick-up blanc qui arbore sur ses deux portières le portrait bien coloré d'un lion -le lion de Juda- Son propriétaire, un gros fidjien à face de taureau, n'est qu'une sorte de chauffeur apprêté par la famille pour les besoins de notre séjour. Aîe ! celui-là, on s'en serait bien passé !

 

   Et nous roulons pendant une demie-heure, longeant la côte et le lagon aux eaux bleues et calmes parsemées de coraux et de petites îles toutes vertes ou d'autres plus importantes qui parait-il abritent des complexes touristiques haut de gamme. Face de taureau, notre chauffeur, s'arrête enfin devant un portail ouvert donnant dans un grand parc. Au fond, une superbe maison de style colonial, toute en bois avec ses galeries qui courent aux quatre points cardinaux. Ca alors ! c'est donc ici. Ce n'est pas dans un village, dans une de ces cases très humbles où habitent la majorité des fidjiens.

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- C'est là où tu habites, Pipa ?

- Oui, c'est la maison de ma soeur. Je m'en occupe en son absence. Elle habite en Australie avec son mari et ses enfants.

   Nom d'une pipe ! on ne s'attendait pas à tant de splendeur.

- Il y a aussi la maison de Néroni, dans le village. Il y a une chambre pour vous si vous préférez.

IMG_0034Pipa, notre hôte fidjien

Ca, ça parait hors de question. Dans nos périgrinations en Polynésie et aux Fidji, nous avions vu de ces propriétés magnifiques entourées de parcs croulant d'arbustes en fleurs, de papayiers, de cocotiers, d'ananas et j'en passe. Celle-ci n'est pas des moindres avec son parc étonnant de beauté. A moins qu'il n'y ait des serpents dans tous les couloirs, on reste là.

 Face de Taureau pile devant la maison. Immédiatement se présente à nous une superbe jeune fille.

IMG_0033Rosie et son petit frère

- Je m'appelle Roussie, je suis la nièce de Pipa et la fille de Néroni.

- Ah ! Roussie, enchantée. Mais vraiment, je ne peux pas t'appeller Roussie. En français, c'est bien vilain. Je vais t'appeller Rosie, petite rose et cela t'ira bien mieux.

Nous suivons Rosie qui nous entraine à travers la grande maison jusqu'à notre chambre qui dispose d'un grand lit bien confortable, pour nous qui croyions dormir à la diable sur des nattes. Tous les parquets de la maison sont vernissés; Tout est soigné et propre. Rosie nous montre la salle de bain avec douche et lavabo ainsi que les toilettes. Le tout bien carrelé et moderne. Seul problème : il n'y a pas de raccordement à l'eau courante. Ca n'existe pas ici pour l'instant; On se sert avec de grands brocs d'eau de pluie pour faire toutes les évacuations. Mais l'eau n'a pas été encore montée.

- Ah Rosie ! j'aimerai bien me nettoyer après tout ce voyage. C'est possible d'avoir un peu d'eau ?

- Ecoute ! mets un zulu et viens avec moi pour la douche.

- Où est ta douche ? Ce n'est pas celle-ci ?

 Rosie éclate de rire.

- Non ! ce n'est pas celle-ci, du tout. C'est la rivière. Tu verras, c'est très bien.

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Ah ! ça alors, c'est comique. Il y a tout ici pour prendre une douche et on va à perpète pour faire sa toilette dans la rivière. J'enfile un maillot et me vêt d'un zulu. La rivière en question longe la propriété mais il faut un peu compliquer les choses. Le bain se prend en dehors à quelques petites 1O minutes de marche derrière un petit barrage de pierres, dans une sorte de piscine naturelle où s'ébattent un tas d'enfants avec leur mère. De grands arbres donnent leur ombre et l'eau qui coure apporte son chant mélodieux. On croit rêver quand on rentre dans cette eau fraîche et délicieusement claire.

  Et c'est ainsi dans tout Taveuni. A chaque mille de cette île, court un ruisseau. Chaque village dispose d'un ou deux ruisseaux où est aménagée derrière son barrage la "piscine". C'est un lieu de vie où les enfants passent carrèment leur temps libre, sautant des rochers, éclaboussant, dans un grand concert de rires et de jeux.

 -dès qu'ils ont fini l'école, tous les gamins se retrouvent là et les parents aussi après leur travail.

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 Nom des Dious, ça commence bien le séjour chez les Fidjiens. Pour nous les habitués des piscines chlorées, super-protégées par des barrières, des alarmes, des cloques, dévolues au seul plaisir du propriétaire, voilà bien un autre système de vivre et de partager l'eau, l'eau douce qui vient de notre terre, sans altération et sans pollution. Quand nous revenons, toutes fraîches, le long du petit sentier herbeux qui mène à la maison, j'ai compris que nous allions vivre avec Pipa, Rosie, Néroni et les autres, une toute autre vie