Atoll Suvorov/ Iles Cook


13°15 Sud par 163°O5 W

Petit poisson, sson, sson, qui venait à l'hameçon, sson sson,
Ne vous éloignez pas, pas, pas,
Si vous vous éloignez, gné gné,
Je ne mangerai pas, pas, pas !

C'est Hervé qui chantonne dans la jupe du bateau, sa canne à pêche entre les mains.
Premier matin, il n'arrive pas à prendre un seul poisson; et pourtant, ça mort dur mais tous ces fils cassent aussi sec.
- Alors, Papadjo, tu as pris du poisson ?
- Ecoute, Api, je ne comprends pas. Ils mordent, ça tire, ça tire et ils partent avec mes hameçons.
Ah! Ah! Ah!
Api, notre bon garde d'Api, grand et énorme polynésien des îles Cook, ne cache pas sa gaieté.
- Papadjo ! ton problème, c'est le requin. Il vient sur ton poisson et te l'enlève à chaque fois. Tu dois faire vite avec du fil solide.



Nous sommes au mouillage dans l'atoll Suvarov, loin de tout. Pas de trace de civilisation ici. Uniquement deux gardes polynésiens, James et Api, aussi grands et gros l'un que l'autre mais d'une gentillesse incroyable. Pour James et Api, nous sommes Papadjo et Mamadjo. Malgré le nombre grandissant de la flotte qui mouille ici (7 voiliers au début, 15 au départ), il n'y a pas eu de dilution dans nos relations. C'est toujours franc, amical et serviable.

Deuxieme matin, notre Hervé s'arme de fil et d'hameçon à toutes épreuves. Les requins se font plus nombreux autour du bateau qui est devenu leur garde-manger tout comme les remoras, les poissons ventouses. Ce qui nous interesse, ce sont les carangues. Donc le sport commence. Hervé a compris la leçon. Depuis, tous les matins, il gagne sur le requin et ramène une ou deux carangues à bord.

Le substantiel assuré, nous pouvons commencer notre journée. Ici, au milieu de nulle part, il y a des activités, des évènements en surnombre. Api et James vous emmènent à la chasse au crabe de cocotier dans un motu (île) éloigné, en plongée sur un récif dans une autre partie de l'atoll..... Tout finit bien sûr par des barbecues géants chez eux, sur l'île principale, où le buffet se garnit, parmi les grillades de thon et la montagne rouge de crabes de cocotiers, de tous les plats d'accompagnement préparés par chaque bateau.
James et Api, énormes dans leur paréo, la longue chevelure brune tirée en un chignon qui trone sur le haut du crane- deux bonnes mères Denis en bien bronzées -, président l'assemblée. Après un petit speech de bienvenue, suit un "bénédicité" en anglais et en polynésien. Puis James déclare :
- Les enfants se serviront les premiers. Puis ce sera le tour des femmes. Et enfin, les hommes.

C'était sans doute un peu difficile à comprendre pour les cerveaux américains qui pullulent ici. Lorsqu 'Evelyn s'est approchée du buffet, elle s'en est vue barrée l'accés par de gros bras bien poilus et bien masculins. James et Api, eux, attendent les derniers pour se servir. Api nous chante la Polynésie des îles Cook d'une voix mélodieuse, accompagné de son ukulele.

Donc la bannière américaine pendouille à tous les bateaux (en route pour les supermarchés des Samoa américaines).
A notre arrivée à Suvarov, nous avons eu la chance, ouf !, d'être accueillis par des amis espagnols rencontrés il y a quatre ans de cela au Brésil. C'était donc super sympa de se revoir et se reparler. Puis, lorsqu'ils sont partis, un autre bateau ami, ouf!, les a remplacé, celui de Franck et Margot-Breton et américaine- connus aux Marquises. Mais n'exagérons pas, il y a des Chris et des Cathy qui sont tout de même bien sympa. Et que dire des rassemblements de coqs gaulois ! Ah !

Entre tout ceci, nous avons le temps, tout de même, de faire des plongées personnelles. Les fonds sont d'une clarté magnifique et le poisson abonde, de toute forme et de toute couleur. Attention au requin qui peut roder ! on en voit toujours un lors de notre virée. Heureusement, un qui passe, sans intérêt pour nous. Il y en a de plusieurs sortes ici. La troupe qui stationne tout autour du Papadjo, appartient au type de requin de lagon à pointe noire. Ce sont nos "toutous". Autant dire que personne n'essaiera d'approcher la coque du Papadjo, même nous d'ailleurs. Car s'ils frétillent dès que quelque chose tombe du bateau, c'est sûr qu'ils feront de même dès qu'on mettra un pied dans l'eau.
Hervé, lors de nos plongées, a vu un requin blanc. Beaucoup plus dangereux que les dogs, d'après Api. Maintenant, nous avons chacun une arme à requin : un petit bâton. Si jamais nous sommes agressés, pas de panique, nous visons le museau. A savoir si Evelyn réussira à ne pas paniquer. Mais, c'est cela, la survie : garder son calme et bien viser. Enfin, on espère ne pas en arriver là. Depuis, on nous a raconté que ces deux dernières années, il y a eu deux agressions de requin dans le lagon : un type qui descendait tout bêtement se baigner à partir de son bateau (comme tout le monde le fait et même les enfants ici -sauf nous maintenant), et un autre qui pêchait. Bon, ça doit tout de même faire très mal.

Plus rassurantes sont les tortues qui abondent également dans le lagon. Quant aux crabes de cocotier, énormes et excellents, c'est un vrai sport de les dénicher des cavités où ils se cachent sous les cocotiers. Il faut la grosse patoche d'Api, bien gantée pour pouvoir, sans danger, les extirper.

Enfin, voilà ! la vie de l'atoll ! les jours passent et ne se comptent plus.
 Pourtant, demain nous partons vers Apia, la capitale des îles Samoa occidentales pas atteinte par la bannière de l'Oncle Tom et à quelques 500 mn de Suvorov.