Il est une règle toute simple : partez avec un bateau en état de navigation. Terme large s'il en faut tant un bateau de haute croisière est complexe. En réalité, avant le départ pour une longue traversée, et même pour tout départ, on prépare le bateau.
Il est amusant de constater qu'avant de lancer les amarres, des pannes diverses se déclarent. On se dit en pestant tout de même pour le retard qu'elles occasionnent - heureusement que c'est maintenant. Nous pouvons toujours y apporter remède -

Donc, avant de partir de Raiatea, nous avions réglé respectivement au niveau du moteur, un problème de pompe d'eau de mer et de démarreur. La pompe comme le démarreur avaient été revus par des mécaniciens de métier, sous l'oeil attentif d'Hervé.
Nous avions aussi revu, avec notre ami Henri de Rackam le Rouge, l'enrouleur de Génois. Ainsi, Papadjo était fin prêt. A Bora, visite des cales : un tout petit peu d'eau, la valeur d'une casserole.

Et commence la traversée. Des vents forts nous assaillent ainsi qu'une mer très creusée. Le ciel se couvre, se bouche à tous horizons. Des grains rampent sur la surface de l'eau et nous prennent sous de fortes averses en décuplant les accélérations du vent.
Plus de soleil ! Ciel ! où es-tu ? Plus de lune la nuit, plus d'étoiles !

 S'annonce alors comme une entité fantasmagorique et tentaculaire, la mal-dénommée "Fortune de Mer". Elle commence par frapper, frapper fort sur le ring du Pacifique : Une déferlante engloutit le pont du bateau et le cockpit. Evelyn dans le carré en train d'écrire sur l'ordinateur avec un panneau très légèrement ouvert, Hervé dans le cockpit en train de border son génois.  La mer s'engouffre avec un bruit de claque, frappe le dos d'Evelyn et mouille la moitié des coussins. Evelyn peste. C'est bien le genre de choses qu'elle déteste, de l'eau de mer à l'intérieur; Heureusement, l'ordinateur n'a rien reçu. Hervé revient du cockpit, ruisselant.
- Ah ! tu l'as eu, toi aussi.
On ne dit pas les embarras que cela occasionne, comme si tout le monde avait fai t pipi au lit. Et comment sécher avec ce sale temps : au ventilateur, pour les coussins. Le reste attendra.

Une fois qu'elle a pu rentrer chez vous, "Fortune"- dès qu'on se connait un peu plus, on n'emploie plus les particules- s'installe insidieusement et par touches brutales va engager la lutte.
- Evelyn, Si tu veux que ton frigidaire marche, il faut recharger. Mets le moteur !
Plik ! Plik !
- Hervé ! il n'y a rien ! ça fait comme la dernière fois à Huahine. Le démarreur ne marche plus.
Heureusement nous sommes à la voile, en pleine mer. Pas de problème de passe à franchir et d'écueils à éviter.
- Nous allons démonter le démarreur et voir ce qui se passe.
On s'y met tous les deux. Hervé ouvre le gros démarreur du moteur et constate qu'un des ressorts qui retient un charbon est sorti de sa loge. Nous démontons tous les ressorts et les remontons avec force précision. Replaçage du démarreur.
Vroum ! Vroum !
- Hervé ! ça marche.
Nous gagnons le premier round.

Il ne se passe guère de temps avant que le deuxième commence.
- Hervé, c'est bizarre, mais ça ne charge pas.
- Ah ! encore !
Hervé constate alors que le régulateur sur lequel est relié l'alternateur du moteur affiche une panne.
- Il a dû prendre de l'humidité.
- laisse-le comme ça ! je vais le sécher au sèche-cheveux.
Après quelque temps et plusieurs essais, nous perdons le deuxième round. Elle frappe bien, cette fois-ci, elle nous coupe l'alimentation du frigidaire.
- Sans régulateur et sans soleil pour les panneaux, on est super bon !
Autant dire que maintenant, nous sommes à l'économie. On se déplace la nuit avec nos lampes de poche. Le jour, pas de franfreluches tels ordinateur, musique et compagnie. Régime Sec !

Mais non ! pas du tout ! Régime humide !
Car pour le troisième round, nous avons droit à un direct.
- Voie d'eau ! il y a plein d'eau dans les cales.
Alors là, c'est plus embêtant que le démarreur et que le régulateur.
- D'où ça vient ?
- Je pense que ça doit venir de la pompe d'eau de mer.

Nous sommes maintenant tous les deux sur le tapis. Respirant l'odeur des cales qu'il faut vider.
- La pompe tribord ne marche pas.
- Et la pompe babord, la neuve, achetée à Panama.
Essais ! la pompe babord, toute neuve, ne marche pas non plus. Il faut pomper manuellement.
Knot out ?

Ah ça non ? Ce serait trop facile. Maintenant, nous, nous allons lui faire la peau à cette pieuvre, lui montrer comment nous savons nous défendre.
Et nous pompons comme les shadocks : l'un pompe l'eau des cales avec la pompe manuelle et l'autre déverse le seau dans le cockpit. On pompe toutes les 6heures.
Entre temps,  le régulateur s'affiche au vert. Bien sûr, pour "Fortune", il y a de quoi ricaner, car on ne va pas s'amuser à mettre le moteur maintenant. Cela affaiblirait sa batterie qui ne se recharge plus. Mais, c'est encourageant.

Et ce qui est encore plus encourageant, c'est que nous sommes proches de l'atoll maintenant, que le temps s'est calmé. Le grand ring s'est mis au bleu. Sur le pont, finissent de sécher quelques coussins. Au petit matin, après une nuit étoilée, nous nous présentons devant la passe de Suvarov, moteur toute.

Et c'est maintenant le dernier round : Nous gagnons largement. Nous pénétrons dans un lagon fabuleux et sans faiblir, mouillons devant le motu célèbre où vécut pendant 25 ans, Tom Neale, seul parmi les cocotiers, devant un lagon féérique frétillant de poissons.
- Hola, Hervé, Evelyn !
C'est le public qui nous acclame. Non ! tout de même ! mais ce sont des amis espagnols connus au Brésil qui sont dans le mouillage et nous ont reconnus.

Depuis, on panse les blessures du combat : réparations. Et on reçoit la coupe du vainqueur : une pompe d'eau de cale qui remarche, en attendant de voir le problème de celle du moteur.

"Fortune", fair play, s'est retirée et n'est pas rentrée dans le lagon. Mais peut-être et sûrement nous attend-t'elle dans un combat futur !
Et pourquoi s'appelle-t'elle "Fortune", celle qui règne sur la mer. Car elle n'amène que des soucis et avaries de toutes sortes, de la panne d'électricité à la collusion et à la voie d'eau qui peuvent faire sombrer un bateau. Alors que l'autre "Fortune", celle qui règne sur la Terre, engrange célébrité et opulence.
Peut-être parce qu'elle éprouve un équipage, non pas tant pour l'affaiblir mais pour le rendre plus fort et plus solidaire.