Papadjo y prend de la barbe dans cette première île des Marquises. Nous y sommes depuis une douzaine de jours. Demain, c'est tout de même le départ.
Dire que nous avons eu le temps de tout voir et de tout visiter ne serait pas la vérité. Mais nous avons eu le loisir d'humer l'air odorant de l'île, parfumé par les fleurs du Tiaré qui donnent, en macérant dans l'huile, le célèbre MonoÏ et qui ornent les oreilles des Marquisiennes quels que soient leur âge, pour dire à droite qu'elles sont dans les mains expertes de l'homme de leur choix, ou à gauche pour afficher leur liberté de plaire. Bien pratique, cette coutume !
Mais le Tiaré n'est pas le seul à embaumer l'île. Le frangipanier lui fait une sacrée concurrence. Et pour les couleurs, toutes sortes d'hibiscus roses, rouges, oranges joints au bougainvillier violet, s'exibent le long des chemins, des routes, devant, derrière les maisons, en pleine nature ou en plein village. Le blanc éclatant du Tiaré, le blanc adouci de jaune du frangipanier y gagnent alors en intensité.
comme pour seconder cette végétation luxuriante, les Marquisiens s'amusent à cumuler devant chez eux des pôts où poussent toutes sortes de plantes différentes et colorées. Et ils ratissent, ils nettoient. Tout est jardin. Tout est magnifiquement propre et ordonné.Cela doit être dans leurs gênes. En tout cas, la medaille de la beauté et de l'harmonie est pour eux sans conteste.
On y ajoutera la médaille de l'hospitalité. Nos marquisiens ne nous laissent pas monter la côte pour aller au village. Ils nous prennent dans leur pick-up avec gentillesse. C'est souvent le début d'une amitié. En tout cas, ils ne sont jamais indifférents.
Etienne et Noêl, les sculpteurs qui nous avaient pris en stop au début de notre séjour, nous ont emmenés en balade sur un site ancien près d'Atuona. Pendant que Noêl ramassait des fruits pour nous, mangues, pommes cithère et fruit à pain, Etienne faisait assoir Hervé sur le siège du maître des cérémonies, puis le conduisait à l'espace sacrificiel où il le faisait à nouveau assoir.
- Voilà, Hervé, tu es la victime. Je vais te recouvrir de bois et de feuillages jusqu'à recouvrir ta tête à l'exception d'une partie du crane. J'allume le feu et j'attend. Quand je juge que la cuisson est faite, je tire un peu sur tes cheveux. S'ils viennent, c'est que la cuisson est à point. Voilà comment faisaient nos ancêtres.
Alors, un malaise s'installe. Les Marquisiens étaient antropophages. Ces gentils se dévoraient entre eux ou dévoraient leurs ennemis à pleine dent sans retirer la fleur de l'oreille. c'est au site de Pumau que Marie-JO, notre guide de la journée qui va devenir notre amie, nous explique, en toute innocence, la cruauté de ses ancêtres.
- Tu sais, un jour, un de la tribu a été surpris en train de divulguer les secrets. Tu vois là ( elle me montre un emplacement pavé); Eh bien ! on l'a enterré vivant, tête la première et pieds au ras du sol.
- Ah bon !
- Oui ! et tu vois là, cette petite terrasse.
- Oui ! je vois.
- Et bien, là, on exposait les têtes des ennemis. Maintenant, on a mis des têtes en pierre. Mais avant, c'était des têtes coupées.
- Ah bon !
- Oui ! et on sacrifiait les ennemis pour le tiki. Le Tiki que tu vois là, c'était le chef des dieux.
Nous sommes en présence d'un grand Tiki de couleur rougeâtre qui a l'air de dominer des Tiki moins imposants.
- Les autres, ce sont le Tiki guerrier et la Guérisseuse.
Nous ressortons de l'esplanade de Pumau indemnes et perplexes. Voyons donc ! des cruels, des mangeurs d'homme, nos gentils Marquisiens ! Mais ce n'est pas possible !
Une explication qui en vaut bien d'autres va nous être donner dans la même journée.
Marie-Jo nous emmène dans la vallée d'Hanapaia. Cela ne fait pas partie de son tour mais nous avons insisté pour nous y rendre. Le Dimanche précédent, un groupe de danseurs et danseuses est venu de cette vallée. Ils nous ont dit combien elle était belle et ont insisté pour que nous y allions.
Nous traversons des forêts majestueuses de grands acacias, de pins sylvestres et regagnons par une route en lacets la vallée d'hanapaia. Ah ! surprise ! Ah ! émerveillement ! Imaginer une petite vallée encaissée entre deux rangées de hautes montagnes où courre un ruisselet charmant couvert de cresson avec des rives chargées de fleurs, une petite route qui va tout droit à la mer avec de chaque côté les maisons séparées par leurs jardins croulant de fruits et de fleurs, de hauts cocotiers, des pamplemoussiers, des papayers, des citronniers, des arbres à pain. Tout est si propre, si beau qu'on pense au paradis. Mais oui ! c'est ici, le paradis. Il y a tous les fruits, toutes les fleurs pour le parer. Et même, c'est encore plus riche que le paradis de la bible. Hervé tend la main vers une papaye :
- Non, Hervé, c'est défendu !
Il est tenté par un gros pamplemousse.
- Hervé, arrête ! l'arbre n'est pas à toi.
Pauvre Hervé ! il n'arrête pas d'être tenté par tous ces fruits défendus.
Car dans ce paradis, les fruits ne se volent pas, on les donne. Cest un paradis généreux où il faut respecter la règle de l'hospitalité et celle du don.
Alors, il faut bien croire, qu'ici aussi, les règles n'ont pas été suivies. On a commencé à voler ce qui se donne. Le voleur a été exclu de la communauté. Il est parti dans la jungle où il n'y avait plus de règles. D'autres ont suivi. Ils ont alors inventé d'autres Dieux, des dieux, des Tikis à qui il fallait sacrifier pour plaire. Le paradis de la vallée d'hanapaia ne fut plus qu'un souvenir poussiéreux.
Sur le chemin du retour, nous parlons de la vie chère, ici en Polynésie.
- Tu vois, Marie-jO, pour remercier des voisins qui nous avaient bien aidés, je leur ai fait des crêpes bretonnes.
- AH oui !
- Oui ! j'ai tout le matériel. Mais, il fallait acheter le beurre et le gruyére et les oeufs. Et ce repas tout simple, eh bien ! c'est devenu un repas de luxe.
- Ah ! mais ça a l'air bon, tes crêpes. Ecoute, Evelyn, moi, je vais t'apporter le beurre, les oeufs et le gruyère et tu vas m'en faire de tes crêpes !

Et c'est reparti pour la soirée crêpe-Bretonne. Marie-JO vient avec son mari Ozanne et son fils Maru. Ils sont restés dormir au bateau, nous avons pris le petit déj ensemble et nous les avons débarqués, ravis, avec une dizaine de crêpes sucrées dans un sac plastique.
Sur le Papadjo, on a aussi des règles. Ce n'est peut-être pas le paradis. Mais pour celui qui est gentil, l'hospitalité joue à fond. Maintenant, on est ami et si on se perd de vue, on ne se perdra pas de mémoire.