Visite du Parajo Jai.

 


Jaime part pour des conférences sur Panama. Il est content de nous faire visiter le Parajo Jai avant son départ. Lorsque nous grimpons sur le ponton croulant en béton, il est là sur le pont du voilier pour nous accueillir et nous enjambons le bastinguage. L'impression est énorme. C'est comme une grande piste de tech qui prend le voilier de la proue à la pope et quand nous levons la tête, c'est pour perdre le regard dans la hauteur du mât.
- Le mât principal fait 108 pieds (36 mètres).Il est en bois mais l'intérieur est en fibre de carbone. Il n'y avait pas de grues capables pour le monter. On a dû en fabriquer une en bois.
- Dis moi, Jaime, quelles sont les dimensions du bateau.
- 120 pieds (3O mètres) de long et 24 pieds de large (8 mètres)
- Wahou ! c'est gigantesque.
- C'est grand, mais dans le but de promouvoir la préservation de la nature, dans le but d'accueillir un maximum de gens pour des conferences et des discussions. D'habitude, ces mégayatchs appartiennent à une seule personne comme marque de son standing. Le Pajaro Jai ne fait pas parti de cette classe de grands voiliers.

Et c'est vrai, l'impression qu'il donne est totalement différente. Il y a une puissance dans ce voilier qui impressionne l'âme. Ses lignes sont pures, sans artifices. C'est comme une entité pour témoigner de quelque chose. Un bateau, c'est vivant. C'est fait de tous nos espoirs, nos désirs d'aventure, de notre quotidien. C'est la marque de nos personnalités. Papadjo, c'est un bateau, mais un bateau auquel je parle. Quand il faut le sortir d'une situation scabreuse, je lui parle. Par exemple, quand il s'est pris le palo dans le rio Tuira et qu'il nous a fallu trouver des solutions pour remplacer l'arbre d'hélice ...etc, je mettais ma main sur la coque et je lui parlais :
- Papadjo, ne t'en fais pas ! on va y arriver. On y mettra peut-être du temps, mais on va te sortir de là.
Et lorsque Papadjo gitait à mort, à marée basse, sur la plage de Mercadeo, ca me faisait très mal. Je sentais qu'il n'aimait pas du tout, mais pas du tout cette situation.
- Papadjo, ne t'inquiète pas, nous ne te laisserons pas dans cette position. Dès que la réparation est faite, on dégage.
On dit que lors d'un naufrage, nombre de capitaines ont quitté leur navire les derniers, au risque de leur vie. Un marin fait corps et âme avec son bateau.

Ainsi ce grand voilier qui porte un espoir, qui est l'oeuvre des indiens du Darien sous la volonté de Jaime, dans le dessein d'apporter une solution pour la sauvegarde de la forêt vierge, poumon de l'humanité, donne un tout autre sentiment que les yatchs de milliardaires. N'en déplaise à ces messieurs, il est plus puissant, sa beauté n'est pas artificielle. Il attire comme un aimant ceux qui cherche à le comprendre.
Nous rentrons. C'est vaste. Dieu que c'est grand ! l'intérieur est sobre. Pas de luxe inutile; pas d'objet, à part une magnifique canasta, de celle qui exige un an de travail aux indiennes et un tableau représentant l'aigle harpis, emblème du Darien. Ce qui éblouit, c'est le bois. Le bois partout, au plafond, aux cloisons, au plancher, bois de la forêt du Darien, bois de différents coloris avec des noms qui enchantent.
Nous faisons la visite des cabines.
- Chaque cabine est faite d'un bois différent. Ici par exemple, c'est le Nazareno. Là, de l'Almendro, là du Guayakil et puis du Coco Belo.
- Combien de personnes peuvent dormir à bord, Jaime
- Il y a quatorze cabines à deux lits chacune. Mais pendant trois jours et trois nuits, nous avons hébergé et nourri trois cents personnes.
- Trois cents personnes !
- Oui, trois cents personnes ! et pendant ces trois jours, une paella géante se confectionnait sans répit, nuit et jour pour nourrir tout ce monde.
Ce bateau est conçu dans le but d'accueillir. Ce n'est pas un luxe. Il porte un espoir, l'espoir d'une solution pour la sauvegarde de la planète.
- Et Jaime, que faisiez-vous avant ?
- J'étais un créateur de logiciels pour les gouvernements et les grosses entreprises. J'avais ma propre société et j'ai gagné bcp d'argent. Je suis venu dans le Darien, bien plus jeune. J'ai connu, depuis 40 ans que je viens ici, bien des évolutions au niveau des indiens et bien des changements au niveau de la forêt. Ce qu'on peut affirmer, c'est que les accords de Tokio signés dans les années 8O, n'ont pas été suivis d'effet. Chaque seconde dans le monde, c'est un hectare de forêt qui s'en va. Toutes les deux semaines, c'est un territoire grand comme le Darien qui disparaît. Notre projet, c'est d'adopter une solution originale qui est capable de contrer ce mouvement de destruction : Valoriser les populations indigènes qui ne sont pas destructrices de la nature.
Je ne fais pas tout ça pour moi. Il faut jouer avec deux éléments pour renverser la tendance. L'un, c'est comme une étincelle, c'est l'altruisme, l'idée de sauvegarder le monde sans gain d'aucune sorte que sa propre sauvegarde. Et ça, cela touche les gens de toutes catégories sociales car de plus en plus, le monde devient conscient de la perte qui le touche. Le Pajaro Jai porte en lui cette étincelle. Il est le manifeste évident de cette idée. A côté de ça, il ne faut pas oublier l'intérêt, le gain. C'est pourquoi, nous portons plusieurs projets pour développer le tourisme au profit des indiens et non des tour-opérateurs, pour exploiter les bois du Darien par exemple.
La sauvegarde de la forêt passe par la survie des indiens, par le maintien de leurs traditions et de leurs connaissances. Nous luttons pour que leur culture reste intacte et ce n'est pas facile. Les petits indiens vont à l'école et sont enseignés par des maîtres latinos. C'est donc la culture espagnole qui va leur être délivré et la langue espagnole qu'ils vont pratiquer. Nous voulons instaurer le bilinguisme. Que les maîtres qui enseignent les indiens soient eux-mêmes indiens pour que le jeune indien soit valorisé dans sa langue et dans ses coutûmes. La sauvegarde de la forêt passe aussi par la loi sur les réserves indiennes qui ne doivent pas être mises en péril mais qui doivent  au contraire s'agrandir. C'est tout un programme qui demande beaucoup de patience et de temps mais qui peut renverser l'effet dévastateur que nous avons vu jusqu'à présent.


La visite du Pajaro Jai se termine. Nous sortons de ce sublime voilier avec la conviction qu'il y a chez Jaime et dans son projet le ferment d'un changement profond et salutaire pour la préservation de la forêt et celles des indiens.