Petit déjeûner dans la case. Nous retrouvons Rita et le couple de touristes. L'indienne est déjà à l'oeuvre lorsque nous arrivons. Elle confectionne des beignets qu'elle fait frire dans une bassine que chauffe un feu de bois. Rita nous sert un bon café, des jus de fruits une omelette. Les beignets sont délicieux aussi.
Wilo apparait, ses yeux en fente inquisiteurs. Nous ne faisons pas attention à lui et nous partons en pirogue. Nous remontons lentement les berges de la rivière tandis que de temps à autre, l'indien à l'avant fait des lancées d'épervier et ramène des crevettes. Grandes aigrettes, courlis, huitriers pies parcourent les grèves dénudees par la marée et dans les arbres de mangrove, de petits crabes gris et rouge se cachent à notre approche. Un espèce de gros raton grimpe dans un arbre. Silence de la nature et pourtant la nature est toute habitée.
Au retour, nous prenons congé de Rita et de ses touristes. La bière qui reste et le bon kilo de crevettes sont pour nous. Ah! les bons côtés de la vie. S'il n'y avait qu'eux. Il y a aussi les petits indiens de 7 à 8 ans qui nous font maintenant une vie infernale. Ils assaillent constamment Papadjo avec leur vieille pirogue. C'est bing et bang pendant les siestes. Ils insistent pour monter sur le bateau.
- Non, maintenant, nous sommes en train de manger et après nous allons nous reposer.
Ca, ca ne leur plait pas du tout.
Ce qui leur plait, c'est notre barque qui leur sert de terrain de jeu, en attendant de pouvoir investir le bord. Evelyn s'est montré bien trop hospitalière : goûters etc. Maintenant devant ces petits bouts qui la regardent fixement, elle ne sait plus comment faire comprendre qu'il y a des limites à l'invasion.
Au village, le lendemain, demonstration de l'artisanat dans la case de invités, pour nous tous seuls. On se serait bien passer de rassembler tout ce monde. Les femmes indiennes en paramas colorés sont venues, presqu'une dizaine. Sur le parquet de la case, elles se sont assises et ont disposé devant elles la "canasta" et les petites sculptures de graine. C'est un superbe artisanat; Nous allons d'une à l'autre et admirons cette vannerie si finement exécutée à partir de fibres naturelles et colorée également avec des colorants naturels.
C'est difficile de discuter un peu les prix et c'est difficile aussi d'acheter vraiment ce qu'on veut. Une indienne vend des sculptures de graine incroyablement belles dont des tigres et des aigles harpis magnifiques. Mais on se sent obligé d'acheter aux autres aussi et  en plus on se sent mortifié de ne pouvoir acheter à toutes.
Enfin, quatre d'entre elles ont pu vendre. C'est déjà ca. wilo est venu aussi. Le petit Colibri est là. Mais je ne touche pas à son paquet. Je ressens encore de l'aversion pour cet homme qui est venu a bord complètement saoul. Quand nous avons fini les achats, nous restons ensemble à discuter. Les indiennes se présentent. Il y a là, entre autres, Elsa, celle qui m'a vendu un Paruma à gros papillon, et Ernestina dont Franck m'avait parlé. Ernestina et son mari Juan sont venus en France pour 15 jours en promotion pour le Darien, avec Michel et Franck. Succès fou. Pour eux, sortis de leur rivière et de la jungle, ce fut une expérience unique. Ernestina est très belle et adorable. Hervé en profite pour la photographier. Nous les invitons à venir au bateau.
En chemin vers le débarcadère, Evelyn exprime quelques regrets.
-Quel dommage ! j'aurai bien voulu acheter tout à celle qui avait les aigles harpis. C'était vraiment les plus belles sculptures sur graine.
Le débarcadère. Ah! maudits petits indiens ! ils ont accaparé notre petite barque et la malmène. Bing ! bang contre le bord en fer du débarcadère. Des écorchures de plastique sont visibles maintenant sur le bord de la barque. Ils sont tout nus. Ils sautent dans l'eau comme des poissons. J'en prends un à part, celui qui mène la bande avec sa petite soeur.
- Et toi ! tu es venu chez moi, dans mon bateau. Je t'ai donné à boire et à manger. J'ai même acheté ta canasta. Tu ne dis jamais bonjour, ni merci. Maintenant, je ne veux plus te voir chez moi, compris. Nada mas !
Nous sommes furieux. La barque est maculée de boue. Papadjo est affreusement sale avec les pirogues des gosses qui cognent sans arrêt dessus. Quand nous revenons à bord, c'est une grande déception qui nous prend.
- Nous ne pouvons rester ici. Ils nous massacrent tout et on ne peut pas les arrêter. on part demain. Demain matin, on essaiera de faire venir Elsa et Ernestina comme on a promis et au jusant, on détale. Sales petits monstres !
Et le lendemain matin, nous décidons d'aller faire une petite promenade hors du village. Nous laissons notre barque à la merci de nos sauvages. Mais c'est le dernier jour. Ils ne le savent pas. Nous passons le village et prenons la piste. Il y a des cases le long du chemin. Les gens nous invitent à venir les voir. Tiens ! ils nous proposent des petites sculptures. C'est bien moins cher qu'au village. On achète. Dans une case, une vieille femme de 8O ans. On nous propose sa canasta. Réellement parfaitement exécutée. Mais nous avons tant acheté déjà et c'est d'un certain prix. Retour au village.
D'une case, j'entend qu'on m'appelle.
- Evelyna !
Nous y allons.
C'est l'indienne aux sculptures de graine magnifiques. Je les reconnais. Impossible de résister. On a de toute façon de meilleurs prix maintenant. Allons y pour les aigles, les tigres, les toucans. On résiste à la vannerie tout de meme qui est bcp plus chère.
Dans les tribus Wounaan, c'est l'homme qui sculpte, la femme qui fait la vannerie.
- Dis à ton mari que c'est un artiste. Vraiment c'est beau ce qu'il fait.
Il sculpte même de tout petits tigres qu'il monte en pendantifs. Adorables ! on achète.
Les indiennes sont ravies. Il y a là trois générations de femmes réunis. Elles ne savent plus maintenant comment nous remercier d'avoir fait des achats chez elles.
- Prenez ! c'est une grosse noix de coco
- Prenez ! c'est un panier de vannerie commun
- Prenez ! ce sont des bananes plantains.
- Eh ! on s'arrête. A la fin, vous allez tout nous donner.
on rit toutes ensemble et nous nous quittons.
Nous cherchons Elsa et Ernestina pour les amener à bord. Elles ne sont pas chez elles. Elles sont parties au village voisin. Dommage ! On ne pourra même pas leur dire au revoir. Le village s'est bien éveillé. Les indiens vaquent à leurs occupations. Devant les petites tiendas, des hommes pèlent des oranges pour les vendre. D'autres étripent des poissons chats qu'ils vont mettre à sécher au soleil. Les femmes étendent les parumas sur les fils à linge comme des touches de couleur exotique contre le vert des palmiers et le bois des cases.
Mais l'enchantement est de courte durée; Au débarcadère, nos petits monstres sont à l'oeuvre. Notre barque est salie, écorchée. En plus, le noeud d'attache n'est pas le nôtre. Ils l'ont prise pour faire un petit tour. Lorsque nous arrivons, ils s'écartent à peine et nous regardent avec des yeux de guerrier.
Hervé me dépose et repart aussitôt faire la corvée d'eau. Il tarde, tarde. Pendant ce temps là, la petite bande est à l'oeuvre. Quand il revient et veut monter sur sa barque, il y a encore une petite indienne toute nue à l'avant. Elle balance la barque. Hervé manque de passer à l'eau. Un comble ! Ouf dans deux heures, tout cela sera fini.
- C'est dommage, tout de meme, d'être obligés de partir alors que nous commencions à avoir des connaissances dans le village.
Une pirogue arrive chargée de toute une petite famille. Mais c'est Ernestina ! Elle a su que nous étions passé la voir. Tout le monde rentre dans le carré. Juan, son mari, est là aussi ainsi qu'enfants, nièces..... On parle de la France, de Paris et même de Bordeaux où ils sont passés.
- Comme c'est triste que nous soyons obligés de partir, Ernestina. Mais ces gosses, nous en avons assez. Bastante ! Bastante !
Juste à ce moment là, le petit leader qui arrive, carrèment dans le bateau. Hervé se lève d'un bond;
- Dehors ! fuera ! fuera !
 L'étal s'est fait et la marée va descendre. Il est temps pour nous de partir. Nous nous embrassons tous. C'est avec beaucoup de regrets.
Lorsque je parlerai des gosses à Michel, il nous dira que c'est une véritable plaie. Ils sont livrés à eux-mêmes et les parents n'ont plus d'autorité sur eux.
Adieu, Boca Lara. Nous ne reviendrons pas sur tes berges. Mais nous avons bien apprécié ton joli village, tes belles indiennes; la canasta et les sculptures sur graine seront tes mémoires.