C'est parti pour le Pacifico ! c'est d'abord parti de la baie Linton où depuis 15 jours nous préparions le bateau : baie Linton où se réfugient beaucoup de bateaux en partance pour les San Blaz ou pour le canal comme nous. Se réfugier est le mot car il semble que les autres baies vivent de l'insécurité. En tout cas, La baie Linton, c'est beau mais c'est tristounet et c'est truffé de français. A part les singes hurleurs qui grognent au petit matin et les pélicans avec leur plongeon acrobatique, pas de quoi vous dépayser vraiment.Pourtant, nous avons trouvé là les trois équipiers nécessaires pour le passage du canal : Meg, une jeune New-Zélandaise, Gordon, un anglais, ancien pilote d'avion de la Ba, et Alain, un francais qui tient la voilerie du coin.

Premier jour, nous partons pour Portobello, une magnifique baie naturelle, découverte par Christophe Colomb, comme toutes, et utilisée pendant des siècles comme base du transport de l'or et de l'argent de l'intérieur. Et hop ! on prend un poisson de 8o cm au passage. AH! prendre le large, rompre les habitudes ! on ressent toute une joie de vivre qui revient. Mais Portobello, le beau port, est aussi magnifique qu'il est décrié pour son insécurité. Nous voici dans la petite ville. Bien sûr, nous rencontrons quelques américains savourant une balboa fraîche(biere locale) au comptoir du supermarché chinois qui donne sur la rue. On discute ensemble. Autant les plaisansiers de Linton Bay étaient maussades, autant ceux-ci affichent gaieté et entrain.
L'un d'entre eux, petit, rondelet, débraillé, quand on lui demande son nom, se présente comme "el Guapo" (Le joli) et vous regarde fixement jusqu'à ce que vous éclatiez de rire.
- On dit à Linton que Portobello est dangereux pour les bateaux.
Le plus grand qui a fait le tour du monde me regarde en souriant.
- Ok ! mais il y a deux nuits, ou une nuit, un bateau a été agressé à Linton. Un homme a mis le tranchant de sa machette sur le cou du type du bateau et la femme a dû donner tout l'argent. Alors, Linton, Portobello......
Nom d'une pipe ! c'est qu'on y était dans ce mouillage, peut-être meme la nuit de l'agression.
Aie ! Aie ! Quel traumatisme pour ces gens !

Arrive le Dimanche. Nous quittons Portobello avec regret. Il y a un peu plus de 2o milles à faire; Un bon petit vent s'est levé et gonfle grand voile et génois. Il fait trés beau et les collines boisées de la côte se dessinent bien sous le ciel bleu. Nous approchons de Colon ou plutôt des dizaines de cargos qui sont en attente au large de la baie de Colon. L'entrée de la baie est abritée par deux énormes digues. Nous laissons passage à deux cargos avant de pénétrer et de nous diriger non vers les Flats,endroit de mouillage habituel des bateaux en instance de transit, mais vers une marina désaffectée où était amarré il y a une semaine le bateau d'Alain.
Normalement, c'est interdit, mais notre agent Tito, nous recommande de nous amarrer là.
C'est le lundi que les hostilités commencent. Tito vient me chercher au petit ponton en face de la marina et nous allons en ville faire les formalités pour le passage du canal. D'abord, prendre rdv avec l'inspecteur qui va mesurer le bateau pour l'évaluation du prix du passage. Ce sera pour le lendemain matin. Ensuite, un tas de démarches que Tito effectue tout seul pendant que son chauffeur me sert de garde du corps. Car Colon, c'est la ville où l'on trucide pour n'importe quoi. La ville laissée pour compte par Panama avec une forte population de noirs. C'est triste comme c'est sale, détruit de partout. Comment croire que des êtres humains, de n'importe quelle couleur peuvent se sentir bien dans cette ville. Pourtant, il y a des richesses incommensurables avec tout le négoce qui transite par le canal, tous ces entrepôts énormes remplies de containers, cette gigantesque ville franche où les grossistes viennent s'approvisionner de tous les pays d'Amérique latine.
Et il y a Tito; Tito est surprenant. Il fait son travail d'agent avec un entrain communicatif. Il me raconte aussi qu'il aide beaucoup de jeunes à s'en sortir, des orphelins. Cela fait des années qu'il les suit, qu'il leur donne du travail. Et en effet, il y en a des têtes qui le connaissent, qui lui prêtent main. Devant son bureau, il y a souvent une petite cour bien sympatique et attentive.
- Senora, faites attention, votre bourse dépasse de votre main !
Je me retrouve un peu comme une Jacquie Kennedy avec plein de gardes de corps. On veille sur moi et on accomplie tous mes desiderata. Si bien que je me retrouve au supermarche avec un garde du corps poussant mon charriot et me guidant en tout, avec un autre pour acheter un bloc de glace d'au moins 10kg. Je ne porte rien, même pas le plus léger des paquets. Ca change !
Tito me ramène indemne et ravie au muelle.
Le lendemain, inspection du bateau aux Flats où nous nous rendons prestement dès le matin : le bateau est mesuré soigneusement. L'inspecteur est très sympa. Sa soeur est mariée avec un français et habite Marseille. Ca rapproche. Vient la fameuse question de la vitesse du bateau. Consciencieusement, nous disons que le bateau fait 8 nds.
-Je vais marquer 8nds, nous dit l'inspecteur. Mais maintenant entre nous, dites-moi sa vitesse véritable. Car nous savons pertinemment qu'il y a très peu de voilier qui montent jusqu'à 8nds. Ainsi, votre pilote sera préparé et ne fera pas d'histoire.
-Et bien c'est 5 à 5,5nds.
Bien, nous dit l'inspecteur. Cela doit suffire pour le canal.
Au fait, cette histoire  de 8nds, c'est une vaste hypocrisie et ca peut coûter très très cher si on tombe sur un pilote de mauvaise humeur ou qui n'apprécie pas le sandwich du bateau.

Maintenant que l'inspecteur est passé, il faut aller se délester de 15OO dollars à la banque en compagnie de Tito. Voilà, Evelyn bardée de Dollars dans les poches secrètes de son pantalon. Elle n'a pas l'air très brave, surtout que Tito la fait poireauter une demie-heure de trop au muelle en compagnie des passeurs. Elle se tate de partout pour sentir si ses paquets sont toujours là. Fébrile, hein ! Enfin, il arrive. Direction la banque. AH! que d'argent alors que cela ferait vivre tant de familles qui n'auraient pas à mettre la machette sous la gorge des nantis !
Une bonne partie sert de caution, mais tout de même !
Bon, ça, c'est fait. On repart dans les quartiers de Tito et même histoire, gardes du corps, courses et compagnie. Puis Tito me raccompagne au muelle.

Quand je pense que dans ce foutus pays, il y a des machettes qui rasent de près les gorges des gringos et qu'il y a aussi des hommes comme Tito qui, avec ses propres moyens et beaucoup de joie et d'humanité, sort la boue des rues de Colon. Impressionnant !
N'empêche que le canal, ce n'est pas pour demain, mais pour jeudi 15. Pourvu que nos équipîers soient encore libres !