Derniers temps au Surinam.

    C'est qu'il faut pouvoir partir du Surinam, disons qu'il faut être capable de rompre les amarres,  de la vie assez providentielle qui est menée ici, des amitiés crées, de la douceur d'être, bref dire un jour, tout cela sera fini, nous n'y reviendrons plus avant des années et ce que nous y avons vécu, pourrons-nous à nouveau nous en réjouir, avec les mêmes acteurs et le même bonheur.

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Le lac chez Anne.

    C'est que les amis, ici, ne voulaient pas nous imaginer ailleurs, se réjouissant des rallonges, oh combien nombreuses, auxquelles des imprévus nous obligeaient.

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        D'une semaine prévue, notre séjour a duré trois mois avec le temps de passer Noêl en compagnie d'Ed et Sofia dans une charmante maison coloniale, pénétrée par la jungle du jardin, à la lueur des bougies et dans la farniente des hamacs.

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Noêl aux bougies avec Ed et Sofia

    Dans cette même maison que nos amis gardent pendant l'absence des propriétaires, Sofia m'apprend la couture. Incroyable, mais vrai. Au Brésil, Hervé avait pris en photo Ev, devant une boutique à l'enseigne d'"Evelyn mode". C'était de la prémonition.
Car Ev, maintenant, coupe les pantalons, les tops, les shorts et les coud à la machine. 6O ans Ev, avec un passé trés bloqué sur le sujet en commençant par la soeur couturière du pensionnat qui se penchait critique et acerbe sur la brassière de bébé qu'Ev, petite, était en train de bâtir :
"Mais, Melle C, on ne fera jamais rien de vous dans ce domaine. Vous avez monté les manches à l'envers " Et pan, une bonne vexation, un blocage de longue durée, une réputation d'intellectuelle incapable de faire travailler ses doigts.
Il a fallu qu'Ev rencontre Sofia pour que le blâme ancien s'évanouisse et que l'envie de faire domine les anciens blocages.
Nous nous sommes installées pour deux jours dans la salle bleue de la maison, ouverte sur la jungle, avec patrons et tissus sur la grande table, le ventilateur à fond pour éloigner les moustiques et nous avons sorti un premier ensemble "top et short pour Ev".

    Revue de mode le soir même chez Rita. Dans la foulée, Ev seule, avec un patron de Sofia, réalise un premier pantalon pour Hervé. Il est vrai que le montage n'a pas toujours été facile sans la direction de Sofia et que souvent, ce fut du démontage. Mais Ev se dit qu'il faut passer par toutes ces erreurs, sans craindre l'humiliation qu'elles peuvent provoquer, pour acquérir un peu d'expérience. Et Hervé sort avec le fameux pantalon, le trouve si confortable qu'il ne le quitte plus. Il en faudra d'autres comme ça, avec ces superbes tissus africains ou indonésiens que l'on trouve ici, à Paramaribo, ville incroyable où les magasins de tissus font légion.

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Hervé chic !

EV

Ev choc !

    Pendant qu'Ev coud, Hervé répare. D'abord il change les cables de la barre à roue, nettoie la chaine qui a bien rouillé au Brésil et est devenue presqu'inutilisable, installe avec un mécanicien un nouveau starter pour le moteur et tout seul met en circuit quatre batteries neuves. Au final, il va tous les jours dans un atelier de mécanique superviser la création du nouvel élément bas de notre pilote à vent, selon un dessin qu'il a fait lui-même.

    Entre-temps, nous arrivons au premier de l'an. Le Surinam est depuis Noêl  que pétards et feux d'artifice mais le bouquet final va se produire la veille de l'an nouveau. C'est une tradition incroyable qui veut que chaque famille, chaque groupe d'amis, fasse jaillir de la lumière, la lumière nouvelle chargée de tous les espoirs et porteuse de fête et de joie. Chez nous, en Europe, le feu d'artifice consacre quelques fêtes bien établies et est l'affaire des officiels, des communes. Ici, que ce soit dans la campagne ou dans la ville, c'est une affaire privée et en même temps  collective car tout le monde va se réjouir ensemble.
Les Hindous, les Javanais, les chinois, les Africains qui forment le petit peuple du Surinam vont tous à la boutique acheter leurs pétards et leurs feux d'artifice et dépenser beaucoup pour participer à la fête.

Premier de l'an avec André et Ludy
    Deux de nos amis, André et Ludy, nous invitent à passer le réveillon dans une maison amie à 2Omn de Paramaribo, au milieu d'un très beau parc où volent les oiseaux colorés du Surinam et où hélas, des oiseaux de prix, s'agitent dans leur cage : aigle royal, Aras majestueux, Toucan, hiboux et j'en passe.

    Nous sommes une dizaine à partager un barbecue et il faut bien aussi compter le petit perroquet vert de la famille qui se familiarise avec tout le monde jusqu'à tirer la chemise d'André.

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André et le perroquet

    Bien avant la nuit, la pétarade commence. La nuit tombe et le ciel se colore en une longue courbe de feux d'artifice à répétition. Incroyable ! minuit arrive et nous suffoquons presque de toutes les fumées que les feux dégagent. Ca pète partout, tout est illuminé. L'an nouveau se présente avec tous ces feux de joie, toute cette humanité en fête.
L'impression, ici, est qu'en dépit de différence de races et de religion, un consensus bien établi règle les rapports. Le noir frèquente le javanais, le chinois parlent à l'hindou. Cela donne une atmosphère très bon enfant. Tout le monde vous le dire "Le Surinam, ça, c'est un bon pays. Il n'y a que le gouvernement, ici, qui est mauvais".

    Domburg, dernier soir, derniere biere partagée à la table commune chez Rita, avec Ed-Sofia, André-Ludy et tous les autres.

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Rita chez Anne

    Domburg, dernier matin : Sofia nous amène un superbe gateau pour la navigation. André et Ludy nous prennent en dinghy pour aller à Larwik, au studio de Ludy. Nous revenons avec deux peintures à l'huile de Ludy, artiste réputée en Hollande, qui compose avec imagination et finesse de très belles oeuvres.

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André et Ludy en route pour Larwik

    Et puis, dernier repas chez Rita. Nous rejoignons Papadjo, larguons les amarres. Sur la rive, André et Ludy, Daphné et sa petite famille, Rita en tablier, tous agitent les mains pour un dernier au-revoir.

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Au revoir les amis. Nous nous sommes bien amuses avec vous.

    Nous rejoignons Paramaribo pour le dernier shopping, le gasoil à faire, la sortie du pays; Bouger, c'est prendre toujours des risques. Un coup de vent au mouillage devant l'hotel Torarica envoie Papadjo se balader un demi-mille plus loin et s'ancrer devant la zone interdite des bâtiments ministériels.
Ah! la joie ! Enfin pas de casse, les fonds sont à 1O mètres et il n'y a pas d'échouage. Par contre, le bateau de la police croise autour de nous jusqu'à ce que nous reprenions notre ancienne place. On ne respire plus pendant que ces messieurs passent : la sortie officielle date de deux jours et les autorités du Surinam sont certes des moins obligeants.
Pour le Diesel, c'est une affaire de fous, il faut faire trois accostages délicats par vent fort pour qu'enfin un camionciterne puisse à grands flots remplir les réservoirs du bateau. Pas de casse, mais que d'adrénaline et un litre entier de liquide vaisselle pour nettoyer le pont.

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    Enfin, nous quittons Paramaribo et  gagnons pour notre dernier jour le fleuve parallèle au Fleuve Surinam, face à l'embouchure;

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Un départ pour une traversée, réclame d'un équipage une concentration particulière. Ici, dans la sérénité de ce fleuve, nous la trouvons : dernière visite dans une plantation et dans un village.

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    Ca y est, nous sommes parés pour le grand départ. C'est à ce moment que le réseau du Capitaine nous annonce des vents de 2O à 25 nds alors que le jour précédent ils annonçaient 1O à 15; Tant pis, nous partons.

A 9h du matin, le 2O Janvier, Papadjo se dirige, par très beau temps, sur le chenal de sortie. C'est fini. Avec toutes nos pensées pour ce pays acceuillant et tous nos amis. Direction Tobago à 5OO milles de là, cad la moitié de la traversée de la France. Première matinée ensoleillée avec des vents de 1O à 15 nds, un superbe poisson au bout de la ligne...

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Un super poisson

    La belle vie. La belle vie très courte car dès le soir, les vents annoncés sont là et cette traversée sera l'une des plus inconfortables.
Papadjo fuse à 7nds dans une mer chaotique et tout déplacement dans le bateau est laborieux. Le cockpit est régulièrement arrosé. On se tient à l'intérieur. On mange les restes de bouillabaisse puis des sandwiches. Au bout de 3 jours 1/2 de ce traitement, la fort belle île Tobago se montre à l'horizon et nous arrivons dans le spectaculaire mouillage de "Man of the war", au milieu de la jungle verte, dans les cris des perroquets qui se poursuivent d'arbres en arbres. Sacré choc. Extraordinaire changement. Larguer les amarres, c'est aussi aller vers d'autres aventures, d'autres paysages, d'autres façons d'être, de donner et de recevoir.