Il fallait bien que cela nous arrive. Après le désert Saharien et celui du Sinai, après la haute mer, nous voici partant dans la forêt inter-tropicale, la jungle, le bush comme on dit ici.

        D'abord y arriver ! ceci n'est pas une mince affaire, à moins d'organiser l'expédition à partir d'un luxueux hotel du coin ou d'un tour-opérateur, ce qui équivaut à partir dans son propre minibus, avec chauffeur et cantinière, à l'heure bien choisie, avec l'assurance de trouver sur place le bungalow où l'on pendra le hamac loué à Paramaribo pour l'occasion. Ca peut être super sauf si le minibus tombe en panne au pied de la montagne avec tout votre farda et vous laisse grimper allégrement les 11 km de côte (c'est arrivé à une petite famille).

       Bien sûr, Herzan et Ev (ce sont nos nouveaux noms pour l'expédition) n'ont pas choisi cette solution. Ils partent en taxi-brousse de Paramaribo, chargés comme des baudets, avec les hamacs et les sacs de couchage du bateau plus provisions pour les trois jours de voyage. Or un taxi-brousse ne part que complet. Au Surinam, petite nuance, on part complet mais lorsque tout le monde est là, cad lorsque celui qui a réservé sa place à 8h(comme nous) revient à 11h3O du marché avec force provision pour la brousse, lorsque le rasta, lassé d'attendre, a fini de vendre sur l'avenue, quelques unes de ses vidéos porno et enfin lorsque les 5 autres dont nous sommes, un peu mis en appétit par toutes ces heures de sur-place, sont revenus avec qui leurs sandwiches, qui leur barquette de riz-poulet (super les fumets dans le taxi-brousse !).
    

          Le chauffeur fait tourner la clef et c'est parti. Pas pour longtemps. L'homme du marché, décidément toujours lui, a une petite course à faire dans une quincaillerie. On s'arrête. On repart. La route file hors de Paramaribo. Soudain, nous tournons et nous faisons arrêt devant une guinguette au bord d'un canal. Tout le monde descend. C'est très sérieux, il faut remanger. Après cet épisode gustatif, le taxi-brousse roule bon train et atteint la piste rouge, bordée de chaque côté par l'épaisse muraille verte de la forêt, une piste jalonnée par des nids de poule ou plutôt des bassins d'eau rougeâtre accumulée lors de la dernière averse. Ca gicle et ca salit. Il suffit de laisser une fenêtre ouverte et vous avez le tatouage adequat pour aborder incognito la jungle. Le rasta glisse un cd dans les mains du chauffeur qui l'insère aussitôt. Un petit écran placé au-dessus du pare-glace s'illumine. Un type énorme supposé chanter apparait entouré de filles très colorées et très dénudées. C'est docteur Syke et ses girls. Nous roulons, les girls en string se déchaînent, il y a cinq types plus Herzan dans le minibus. Heureusement qu'Ev n'a plus vingt ans !

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Brownsweg- arrêt taxis-brousse.

           Nous arrivons à 3h à Brownsweg, le village juste au pied de la montagne. L'ogresse qui avait pris notre réservation à Paramaribo avait eu soin de glisser sournoisement : Vous devez arriver à 11h3O. On n'avait pas fini d'y penser à cette charmante verrue de l'humanité. D'abord hier, en lisant notre réservation, vers les 18h du soir, un dimanche en plus, on s'aperçoit qu'elle n'a pas mis la date désirée. Un peu plus et nous manquions l'expédition. La suite ne manquera pas de créer des surprises. Ne lui en déplaise, le minibus tout délabré de la Stinasu (organisme qui gère à prix d'or les parcs naturels du Surinam), est là pour nous. Mais, il faut attendre encore car le cuisinier du campement doit monter avec nous.
Herzan et Ev en profitent pour faire une balade dans le village aux maisonnettes de bois coiffés de tôle rouillée. Pour un peu on se croirait en Afrique. Le sol est rouge. Les femmes portent des pagnes. Ce sont les descendantes des esclaves qui se sont enfuis des plantations et qui ont gagné le bush pour échapper aux recherches.

2. On se croirait en Afrique
           Ces africains ont vécu dans la jungle jusqu'à maintenant, perpétuant leurs traditions ancestrales. Dans cette région, ils avaient constitué des petits villages de huttes, tout autour de la montagne. Un jour, un monstre nommé Sunalko, un geant du Bauxite, est venu. Il s'est emparé de la rivière Surinam et a édifié un grand barrage qui a inondé tous les villages et immergé tous les grands arbres. Un grand lac s'est formé, avec des îles, restes d'anciennes collines où les Africains allaient chasser, et les pieux des grands arbres dépouillés. Sunalko a recasé, façon de dire, les villageois dans des rangées de maisonnettes en bois.

3. Village Sunalko
      Beaucoup n'ont pu se faire au rectiligne et sont allés vivre à Paramaribo. Les autres vivent de l'exploitation des bois ou de la recherche d'or sur les flancs de la montagne, laquelle porte le nom de Brownsberg, d'après un certain John Brown qui a fait fortune dans le coin en extrayant de l'or des rivières et de la montagne. Sunalko, le geant, a été ruiné par la rébellion et la guerre civile . Ce n'est qu'un juste retour des choses. Mais on ne rendra pas leurs huttes aux Africains, ni leurs petites rivières aurifères. Par contre, leurs enfants ont droit à un super car scolaire local.

4. car scolaire local.

       Le cuisinier n'arrive toujours pas. Notre chauffeur décide de partir à 15h. Un lourd nuage coiffe la montagne. Nous n'allons pas y échapper et c'est dans des torrents d'eau rouge que le tacot entreprend la montée : ahurissant ! on ne bascule pas, on s'accroche et on gagne mètre par mètre le terrain. Ouf ! nous sommes enfin en haut.Et là, réception ! c'est qu'elle a pensé à tout, la grosse madame. Notre réservation est rapidement contrôlée et imperturbable, celle du haut, bien avertie, nous balance : vous êtes dans "Baboon". Chaque bungalow porte un nom, genre Toucan, Puma.... Nous c'est donc Baboon. Est-ce un bungalow ? A première vue, c'est plutôt le genre hangar local, toit de tôle, ouvert de deux côtés, avec des lattes pourries pour boucher disons les deux autres. Mais enfin, dans l'euphorie de l'arrivée, on ne voit que le côté exotique de l'endroit, avec vue imprenable et dégagée sur la forêt.

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Vue imprenable sur jungle et lac
       Premier soin, assurer le couchage. Hélas, il n'y a que des barres de bois placées trés haut et bien distancées pour mettre les hamacs. Nous demandons des cordes pour relier nos hamacs aux barres. Bien sûr, c'est le genre de chose qui n'existe pas. Un employé, un peu compréhensif,nous refile deux hamacs de la réserve munies de cordes plastique en piteux état. A nous de voir. Herzan, dans son élément, installe le couchage. Puis, dans la vapeur d'eau de la dernière averse, nous allons explorer le campement et trouver une troupe de locaux qui nous entraînent vers une première promenade. La nuit ne tarde pas. Au moins, nous nous sommes aérés. Demain, c'est le grand jour. Mais où aller ? Ils n'ont plus de plan, bien sûr. A nous de nous débrouiller en suivant les pancartes et en traduisant les indications données en hollandais pour simplifier les choses.

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c'est de la vapeur d'eau

      Mais, Herzan et Ev en ont vu d'autres. Une bonne nuit sur ces petites tracasseries et demain sera un nouveau jour.
Une bonne nuit ! C'est qu'il faut trouver la bonne position sur nos hamacs tendus à bloc par un cordage insignifiant. Ca fait mal au jarret, Dieu du ciel. Et il fallait s'y attendre, un hamac lâche. C'est Herzan qui se trouve par terre. Il pousse son célèbre cri qui ébranle la jungle. Enfin celui-là est en français. Vous comprenez de quoi il s'agit. Il est deux heures du mat et on n'a pas fermé l'oeil ! Enfin, Ev, à force de se tortiller, a fini par trouver la position de la grenouille renversée et Herzan, remonté dans son hamac, est parti pour dormir jusqu'à un réveil encore nocturne ponctué par les hurlements sinistres des singes. La charmante nous avait mis dans Baboon, c'est pas pour rien. Pour que nous frémissions de peur à l'écoute de ces rugissements qui ne s'arrêtent pas, menaçants et sauvages. Ev dans ses boules kies encaisse. Vivement l'aube et le petit déj.

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De drôles d'oiseaux dans l'obscurité

     Sur la réservation, Stinasu s'engage à fournir petite cuisine avec ustensil. C'est valable pour Toucan, Puma et compagnie mais pour Baboon, il n'y a qu'un évier genre dégoûtant et un gobelet mis bien en évidence. Au moins, on va pouvoir se laver les dents. N'empêche qu'il nous faut au moins de l'eau chaude pour le nescafé. Dans toute situation, il y a toujours une bonne solution. Le cuisinier du bungalow Toucan, en charge d'une douzaine de hollandais, nous amène une casserole d'eau chaude et des petits sandwiches bien appétissants. Super ! on chausse nos chaussures de rando (Herzan en a de superbes bien neuves achetées en attendant l'homme du marché) et en avant pour deux promenades que nous avons réussi à sélectionner : les cascades d'Iréne et de Léo.

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En avant dans la jungle.

Nous quittons le campement  guillerets et nous enfonçons dans la jungle en descendant un étroit chemin tout entrelacé de racines. C'est pas tout à fait en chute libre mais mieux vaut ne pas penser au retour. Et peu à peu, le charme opère, un charme puissant. La forêt se pare d'arbres gigantesques dont les cimes ne sont guère visibles; chaque arbre abrite une végétation fort diverse qui pendouille dans tous les sens et étoffe le moindre interstice de lumière : des orchidées, des lianes,des caoutchoucs, des philodendrons, des fougères.....Tout cela est du vert le plus brillant, un peu comme des plantes d'appartement versées dans le gigantesque. Sous cet écran d'un vert intense, un bruissement continu de mille bruits différents forme comme une symphonie. Mais tout se cache, se dissimule, s'occulte. Seuls  Un petit serpent noir s'échappe, un gros varan se faufile. Soudain, une éclaircie. Nous arrivons sur un petit promontoire : une vue gigantesque plongeant sur la jungle et les bords du lac. Dans un film, Herzan aurait lancé son cri célèbre et aurait enlacé Ev pour descendre de liane en liane les arbres gigantesques suivi par des hordes de singes hurleurs.

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Vue sur le lac

     Nous descendons, nous descendons. Soudain, le bruit d'une cascade se mèle à la symphonie. Puis au détour du chemin, la cascade s'esquisse puis se dessine dans un espace dégagé où croient les mousses diverses. Nous sommes loin, loin de tout et de tous. Ev reprend les gestes primordiales et s'offre une douche intégrale. Une énergie incroyable dans cet endroit intouché vous pénètre, laissant corps et esprit dans une relaxation et un bien-être totals. De grands papillons bleu turquoise fluo forment des arabesques dans l'espace dégagé. Ev et Tarzan, éblouis, les suivent du regard. C'est comme s'ils écrivaient une histoire de la jungle, enchanteresse et mystérieuse.

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Cascade Irene

     Et nous remontons les racines laborieusement jusqu'à rencontrer un petit groupe qui eux vont descendre sur une autre cascade plus proche; On les suit. La cascade Léo se poursuit par une petit ruisseau qui forme de temps en temps de profondes vasques où on peut trouver de l'argile verte. Tout le monde se fait un petit pealing. Ca décrasse bien. Les jeunes vont sous la cascade en poussant des cris de joie. On ne peut décidément pas être sophistiqué dans un endroit pareil. Nous ceuillons des feuilles immenses qui vont servir d'assiettes pour notre pique-nique et allons à la Cascade remplir d'eau pure notre bouteille.

      Et nous remontons, remontons. Herzan et Ev sont un peu fourbus. Un bon repas au campement avec des Canadiens de passage est le bienvenue. Pourvu que la deuzième nuit soit meilleure. Nous avons ajusté les hamacs. c'est bien mieux maintenant. Pas de réveil intempestif. Décidément, on s'y ferait presque. N'empêche qu'on s'est permis de rouspéter contre les conditions d'hébergement, histoire que ça remonte jusqu'à l'ogresse. Le responsable est navré. C'est déjà ça d'etre un peu compris.Enfin, grace à nos amis de Domberg qui nous avaient prévenus, nous n'avons pas eu froid.
Dernier matin, nous allons faire une courte randonnée jusqu'au sommet de la montagne qui domine le lac. En passant, on discute avec de nouveaux arrivés pendant qu'une colonne de fourmis  transporte, sur l'autoroute tracée par leur passage, un à un, des petits morceaux verts découpés dans les feuilles d'un arbre qu'elles dépouillent .

11. Autoroute de la jungle
     Au sommet de la montagne, sur un promontoire donnant sur l'étendue du lac et de la jungle, nous restons longtemps dans une brise caressante, à l'écoute du rugissement lointain des singes hurleurs. Et puis c'est fini, nous retournons; Un local avec qui nous avions sympatisé accepte de prendre pour nous la photo que nous enverrons pour nos voeux de fin d'année. Nous le prenons aussi en photo. Il porte un curieux collier rouge. Il nous explique que lorsqu'il était petit, il voyait toujours sa mère porter un collier de ces pierres. Plus grand, alors que sa maman n'est plus, il a économisé sou par sou pour acheter un collier semblable. Ainsi, c'est comme s'il la portait avec lui maintenant.

12. L'homme au collier rouge
      A onze heures, le tacot nous prend pour le retour. Il faut revenir à la civilisation, au trafic de Paramaribo....Mais il reste à l'intérieur de soi l'empreinte d'une puissante énergie, d'un vécu intense. A Domburg, prévenus de notre arrivée, Ed et Sophia se précipitent chez Rita malgré une pluie torrentielle.
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